Mea Culpa Cora. Pardonne moi.
J’ai, pourtant, des circonstances atténuantes qui ne justifient pas mes actes mais qui les expliquent en partie. Premièrement : en tant qu’artiste j’ai une certaine obligation à défendre les valeurs de gauche. Si je me laissais aller à soutenir les suppôts du grand capital, le public ne me le pardonnerait pas. Entre l'ogre et le Petit Poucet, mon cœur ne balance pas longtemps : je suis d'emblée dans le camps de ceux qui rament dans la sueur de leur front pour 940 euros/mois.
Deuxièmement : je n’étais pas dans mon assiette quand l’information est tombée. Tu sais ce que c’est, Cora, la crise. Vu tous les coupons que tu proposes, on voit bien que tu fais de ton mieux pour lutter contre ce fléau. Tu as compris comme il peut s’avérer important, voire vital, pour un consommateur affamé de bénéficier d’un hamburger gratuit pour un hamburger acheté. Ces initiatives humanitaires sont toutes à ton honneur, et j’aurais dû en tenir compte avant d’hurler avec les loups.
Mais je n’avais pas les idées claires hier vu que mes perspectives de carrière se vident plus vite que tes rayons. Trop longtemps que mes journées se tournent les pouces. Entre deux coups de fils à ma banque et l’envoi de quelques CV, il n’y a plus que sur Internet que je peux me reconnecter au temps. Comme tout le monde, je rêve de faire mon trou dans cette toile qui est devenue l’avenir de l’art et l’âme de la démocratie. To be online or not to be. Moi qui suis né après l’âge d’or et avant l’heure 2.0 je m’accroche aux fils du réseau pour ne pas finir aux oubliettes. Je facebooque ma vie à gogo, je tweete à m’en user les ongles, je like, je commente, je follow et je relance au quart de tour toutes les patates chaudes des ashtags. J’ai même publié sur Google+, c’est dire si je suis prêt à tout. Pour l’instant ça ne donne pas grand-chose, je stagne en troisième division au championnat de l’influence. Mes posts passent inaperçus et je culmine tant bien que mal à une cinquantaine de suiveurs.
Mais hier, quand la poudre de l’infamie s’est répandue sur ton nom, j’étais derrière mon écran, aux premières loges de la cohue. Au tout début du défoulement, mon indignation était pure car je n’en croyais pas mes yeux. Cette caissière immolée sur l’autel de ton injustice, c’était moi, et lui, et nous, et tous ceux qui sont seuls dans les couloirs de Pôle Emploi. Crois-moi, j’étais de bonne foi et animé d’une sainte révolte quand j’ai adhéré au mouvement qui faisait frémir le web social. Dans les pas de Maître Eolas, j’ai essaimé aux quatre vents : j’ai relayé l’info, tweeté, retweeté, publié, commenté et argumenté, en tentant de rester créatif afin de faire entendre ma voix dans la tempête qui se levait. Car l’ouragan de la vengeance s’est vite déchainé contre toi ; avant de l’avoir vu venir, on était déjà des milliers à prendre d’assaut les réseaux pour te vouer aux gémonies. Chacun sur son ordinateur, on était devenu la foule, la voix du peuple indivisible uni contre son oppresseur. Excités dans nos starting-blogs, pareils aux vélociraptors nous bondissions sur notre proie pour la déchirer à pleines dents. Faut dire qu’on avait soif de sang, depuis si longtemps.
Mea Culpa Cora. Je m’en suis donné à cœur joie. Après quatre heures de pugilat, j’ai vécu l’instant de ta défaite avec des flots de bave aux lèvres. Mes doigts ont embrasé le clavier, j’ai brandi le poing au plafond et hurlé de bonheur en même temps que tous les damnés de la terre. Mais personne ne m’a répondu. J’étais tout seul avec ma rage dans 20 mètre carrés de silence. Dehors la nuit était tombée. Ma timeline crépitait dans le noir, comme un poisson au bout d’un fil. Sur l’écran s’empilait des dizaines de cris de victoire.
Les internautes avaient gagné.
Issy les Moulineaux, 28 octobre 2011.