vendredi 8 octobre 2010

Audition

I.

Je suis assise en face de lui, sur cette terrasse où le soleil me ronge les ongles. Adossée au vieux Carrousel, l'ombre d'un parasol expire et ce mégot sur le trottoir, tout barbouillé de rose à lèvres, me fout les jetons. Je sais bien d’où part cette nausée, traçant des cercles concentriques de sa source à mon estomac, mais c’est un lieu inaccessible, derrière mon front. J’essaie de libérer mes yeux en les agrippant à la rue comme à la corniche d’une falaise, et tombe en plein sur un baiser. Près du martien vert du feu rouge, deux lycéens se mordent la langue comme si les bourgeons du printemps ne devaient jamais s’étioler. Moi j'ai trente deux ans dans la bouche, et trois pigeons arrachent les entrailles d'un cheeseburger éventré.
Je suis assise en face de lui. Je fais comme si de rien n’était et je lui renvoie son sourire. Je joue le miroir pour mon amour alors que je me désagrège. Je vois la sphère de la pendule ; le temps a encore reculé. Les heures ont ce pouvoir étrange d’avancer simultanément dans deux directions opposées. J’ai l’impression de n’avoir rien fait qu’empiler des comptes à rebours. Là, j’avale ma dernière gorgée. Cul de la tasse, sucre englué, marc de café indéchiffrable. Je recule ma chaise en prenant soin de ne pas faire gémir les pavés. Je me redresse, me penche vers lui. Ses lèvres cherchent à me donner confiance :
Je sais que tout va bien se passer.
Un mensonge qui ne lui coûte rien. Mais j’ai quand même envie d’y croire. Il me fait un signe de la main, V de la victoire, hypothétique. J’arrive à cracher un sourire que je trouve bizarrement sincère.
Trois petits je t’aime et je m'en vais.

II.

Sous la terre nous sommes tous égaux, roulant d'un point vide à un autre dans le cachot de nos enveloppes. Au dessus des freins et des sonneries, un violon martyrise La Foule puis je descends Gare Montparnasse. Tapis roulant, des milliers de jambes, le sac d’un type me gifle l’épaule. Je pense une insulte mais ne dis rien, et garde l’oeil rivés aux néons.
Trois marches encore, je suis dans le train. Je cherche un peu mon numéro, puis m’installe et clos mes paupières. Je me concentre sur mon sujet, résume pour la googolième fois mon projet et mes conclusions, visualise mon raisonnement, affûte d’avance mes arguments, car dans la jungle qui m’attend il suffira d’une question piège pour balancer six ans de ma vie aux oubliettes de la science.
Pour me ramener au présent, je pense à lui qui croit en moi ; ultime cliché de son visage empreint de cette confiance aveugle qui n’appartient qu’aux inconscients. Je file à 300 kilomètres heures mais je suis toujours immobile. Dans les vitres passent d'autres fenêtres remplies de reflets anonymes, et les tuiles dérapent sous le ciel, près de l'oreille de ma voisine qui clignote des cils en bavant. J'effeuille les pages d'un magazine. Corps parfaits, amours contrariés. Vie de rêve made in VIP.
Première gare, dernière étape, j’alpague mon sac et mon foulard. La voix de cette femme immortelle sucre encore les quais ombragés : le TGV numéro X partira de la voie Y à zéro heure zéro minute.

III.

J’avance le long des vitrines, un plan déplié dans les doigts. Je ne reconnais pas cette ville, mais y suis-je déjà venue ? Il y a quelques années peut-être, avec mes parents, je ne sais plus ; les H&M sont tous les mêmes et mes souvenirs se prennent les pieds dans les jambes des mannequins livides.

IV.

Le bâtiment où mon heure m’attend : paquebot sur une mer de parkings. Au choix selon les résultat : Le Santa Maria de Colomb ou le Titanic de Cameron. Mes mains effleurent les portes en verre souillées d’empreintes digitales. Je pénètre le temple en béton et le hall résonne sous le râle des orgues, ce brouhaha intemporel des élites de la matière grise qui glissent à petits pas feutrés sur les dalles lustrées à la cire. J’écoute le coton de ma jupe qui chuchote contre mes collants et mes semelles grincent des gencives. Mes pas me portent malgré moi sous les appliques et les panneaux. Je vérifie ma convocation puis suis les mots taillés en flèches : Salle Truc, escalier Chose, étage Quelconque. La sueur de ma paume sur la rampe, je croise un chignon épinglé, le front baissé sur un classeur, et qui m'ignore.

IV.

Couloir classique, parfum de synthèse ; entre une rangée de portes closes numérotées arbitrairement et un défilé de carreaux qui dévoile des champs de paraboles, une ville réduite au silence sous un ciel en monochrome bleu, presque trop pur pour être honnête, et qui embrase d’un seul regard les poussettes et les cimetières. Les cristaux liquides de ma montre écoulent leur dernière minute, passant le relais aux secondes pour un ultime baroud d’honneur. 15H44 et j’avance jusqu’à une des chaises en plastique alignées à notre intention à l’orée de la salle d’audition. J’entre dans la zone de transit, le laps de temps interminable qui sépare l’horaire annoncé du retard pris par le jury, une attente en apesanteur où tout commence à s’achever, l’antichambre où l’on tourne en rond, dont on ignore la dimension, et qu’on est forcé d’arpenter en long en large et en travers avec un bandeau sur les yeux. C’est une pièce qui n’existe pas, qui n’a ni paroi, ni fenêtre, un cercle posé sur une aiguille, à mille kilomètres du sol, et qui menace de basculer sous le seul poids de mes pensées. Voilà l’instant où tout se joue, le dernier bras de fer pour les nerfs. Je dois me maintenir au centre, lutter pour garder l’équilibre, résister à la tentation de me balancer vers l'abîme, là où l’espoir veut me pousser pour réduire mes désirs en miettes et me ramener au point zéro. L’échec cherche toujours à gagner, et toujours de la même manière. C’est l’éventualité du bonheur, la possibilité de réussir qui donne carte blanche à la peur, et dans le purgatoire de l’attente, l’enfer se maquille en paradis.


V.

Par un déclic inexplicable j’arrive à m’abstraire de l’enjeu, à me dissoudre, à m’oublier, et vis pendant quelques secondes une éternité dans l’absence. J’entends juste le tempo de mon coeur qui égraine les notes d’une berceuse et contemple un cône de poussière, le vol d’une mouche au ralenti dont les ailes réfractent un rayon tombé du soleil par les vitres. Je suis ailleurs mais à ma place, suspendue aux bras du néant, dans une sublime indifférence et lorsque j’entends dire mon nom, ce sourire qui monte à mes lèvres m’évoque une vague sur des galets.

VI.

Une estrade. Vingt paires d’yeux. Quarante oreilles. Ma voix.
A présent advienne que pourra.


Issy les Moulineaux
28 septembre 2005 / 08 octobre 2010