Elle était seule, face à l’objet. Les coudes appuyés sur la table, les mains calées sous le menton. Elle fixait l’objet, immobile, sans ciller, sans presque respirer ; ses yeux accrochés à l’objet, aux contours de l’objet. Et jusqu’au coeur même de l’objet, elle se projetait.
Elle attendait.
Elle désirait saisir l’objet, le posséder, depuis avant qu’elle s’en souvienne. Son rêve récurrent de l’objet avait précédé sa mémoire, précédé même son existence. Son besoin de toucher l’objet remontait avant sa naissance, comme si elle n’était venue au monde que dans ce seul et unique but, comme si le sens même de sa vie avait été pensé pour elle, son destin forgé par l’objet, ou par son créateur. Elle avait passé son enfance à la recherche de l’objet, traversé son adolescence à la recherche de l’objet, ouvert tous les tiroirs, fouillé toutes les armoires, toutes les poubelles, arpenté toutes les brocantes, glané dans tous les vide-greniers ; à chaque détour, à chaque carrefour, et à travers toutes les routes que son corps avait emprunté à la poursuite de son désir, elle avait espérer l’atteindre. Cette quête avait rythmé les heures, égrener des mois, des années. C’était toujours la même journée, la même musique de l’objet. Se coucher en pensant : demain. Dormir en rêvant qu’elle l’atteint. S’éveiller en tendant les mains. Mais il restait hors de porté, figé dans un fantasme, de l’autre côté du miroir, pareil à la ligne de fuite qui repousse sans cesse l’horizon.
Jamais elle ne lâchait prise ; son espérance restait intacte, renouvelée, renaissant sans cesse de ses cendres. Au bout du vide, même essoufflée, elle continuait à creuser. Elle poursuivait pour poursuivre, pour ne jamais s’arrêter, une trace de l’objet, un indice, une empreinte. Elle avait fini par ne plus y penser, par ne plus attendre le but, et sa course après l’objet s’était de fait substituée au désir de le posséder. Il n’était plus qu’une excuse, une raison d’avancer encore, sans un regard en arrière, pour courir plus vite de la mort.
Et puis c’était arrivé. Dans quelles circonstances, je l’ignore, et cela n’a pas d’importance. L’objet s’était trouvé là, sous ses yeux. Egal à lui-même et à l’idée qu’elle s’en faisait. Disponible.
Elle était seule, face à l’objet. Elle n’avait plus qu’à faire un geste, tendre la main, pour le saisir, le posséder. Mais elle ne bougeait pas. Elle le fixait, hiératique, les coudes incrustés sur la table. Son désir de l’objet n’avait jamais été si fort, si fort même qu’il la consumait. Et pourtant elle restait figée, incapable du moindre mouvement. Dans sa tête, elle passait à l’acte ; elle voyait ses doigts se fermer autour du corps de l’objet, entrer en contact avec lui, découvrir sa réalité. Elle le soulevait de la table, l’amenait à ses yeux et l’enfouissait quelque part, dans sa poche ou un sac, avant de repartir. Elle l’emmenait avec elle, et commençait une autre histoire. Puis son cerveau la ramenait, comme on descend d’un deltaplane, et elle retombait dans l’instant, les mains calées sous le menton, immobile encore, toujours bloquée, à quelques centimètres de l’objet.
Ce n’était pas la peur qui la figeait, ni la fatigue. Elle ne craignait aucunement d’avoir atteint la dernière page. Elle était prête à assouvir ce désir qui la dévorait. Elle n’avait pas l’ombre d’un doute.
La seule chose qui lui manquait pour en finir, pour avancer enfin sa main, c’était à peine une étincelle. Une impulsion microscopique. L’instant qui précède le mouvement, qui injecte le sang dans les veines. Le dernier ordre passé aux nerfs.
C’était un fossé minuscule, ce moment où tout se décide, le déclic avant l’explosion, le petit saut avant le grand. Mais elle ne pouvait le franchir, elle ne pouvait se décider, et l’objet, si proche, à portée de main, n’avait jamais été aussi loin, impossible à atteindre, au bord d’une autre galaxie.
Au bout du compte, d’où que l’on vienne, seul le dernier instant importe.
A l’heure qu’il est, je pense, elle doit l’attendre encore...
Issy les Moulineaux. 18 août 2010.
1 commentaires:
Je viens poster ici histoire que FB ne prenne pas le pas sur le blog (ça serait triste quand même)
Bon, je sais que du coup ça devient ridicule d'avoir vu une intention artistique là où c'était un problème de mise en page, mais vraiment je trouve le texte plus prenant dans la version compressée. Pas le temps de respirer; dans un texte qui décrit une fuite en avant oppressante, obnubilante mais nécessaire pour vivre je trouvais ça bien. Surtout que bien sûr, les manques d'espaces interviennent au moment où il pourrait y avoir respiration (puisque ça devrait être un retour à la ligne, bon a compris.)
C'est peut-être plus difficile à lire, mais ceux qui veulent du facile ont Marc Lévy dans tous les étals.
Et c'est vraiment, mais vraiment ce que je ressens: je palpe de l'abstrait, à chaque fois que je te lis, et ce depuis ta page perso sur le site des Wriggles. J'ai passé des heures entières au CDI de mon lycée, les yeux plissés sur tes textes à essayer de comprendre COMMENT des mots, abstraits par essence, mis côte à côte dans ces phrases souvent poétiques plus que descriptives, pouvaient avoir autant de force. Tu synesthésies vachement, si j'ose dire, le sens est plus à ressentir que donné, et tes phrases sont souvent des explosions. (enfin, je le vis comme ça)
Tout ça pour dire ; j'aime, j'adore et j'adore encore, ne t'arrête pas d'écrire, ne serait-je que la seule lectrice! Parce que vraiment je suis une fana de Queneau, de Proust ET de Franck Zerbib. Même level à mon avis. :)
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