vendredi 30 avril 2010

LA LIBERTE DES INTERNAUTES

Les débats houleux, et parfois nébuleux, provoqués par la mise en place de la loi Hadopi, ont suscité, au delà des enjeux structurels et économiques liés à la crise du disque et de l’industrie culturelle, l’émergence d’un leitmotiv inédit : la liberté de l’internaute.
Ainsi, celui qui, s’intéressant de près à ce sujet pour le moins brûlant et passionné, s’est promené sur la toile à la recherche d’informations et d’avis, n’a pas pu échapper aux multiples commentaires et publications pro libertaires publiés sur les forums, les blogs et les sites spécialisés.
Du point de vue de ceux qui s’érigent en bloc contre la mise en place d’une réglementation visant à limiter, punir et éradiquer le «piratage» des oeuvres sur internet, l’enjeu est plus d’ordre moral que d’ordre économique.
Pour eux, ce n’est pas, au fond, une question d’argent (la plupart se disent prêt à payer pour les biens culturels qu’ils consomment) que de principe. Ce qui leur semble inacceptable dans la loi Hadopi, c’est avant tout son aspect liberticide. L’idée que l’Etat, ou ses représentants légaux puissent avoir la possibilité de «traquer» les comportements des individus s’apparente non pas à une volonté de faire respecter la Loi, mais à une intrusion forcée dans la sphère privée de l’internaute, un viol symbolique de son espace, et une tentative autoritaire, pour ne pas dire dictatoriale, pour contrôler et observer ses faits et gestes.
Dans cette optique, la Loi, qui se doit d’être la garante des libertés individuelles et de la sécurité collective, se transforme en menace liberticide et tentaculaire.
L’ombre de Big Brother planerait donc sur la toile ?
Ou bien, derrière cette peur - en apparence légitime - des internautes réfractaires à toute idée de contrôle, ne se cache-t-il pas une autre réalité, plus complexe et moins facilement appréhendable ?
En revendiquant leur «droit à la liberté sur internet», les utilisateurs ne sont-ils pas en train de tenter d’imposer une nouvelle définition de la liberté ? Une liberté post moderne, libérée des anciens paradigmes et adaptée à l’avènement de la toile ?
Car «l’internaute» est devenu un sujet à part entière. Dès l’instant où il se connecte aux autres, il ne désire plus être considéré comme un individu isolé mais comme une partie d’un grand tout, le membre d’une communauté dont les intérêts le dépassent et que chacun doit préserver.
Sous couvert, bien souvent, d’anonymat, il cherche ainsi à résoudre le conflit identité/personnalité. Son identité, pesante et incompressible, peut se dissoudre sur la toile au profit d’une personnalité, choisie et assumée. Sa réalité se trouve alors toute entière contenue dans son pseudo.
Devenu «autre», devenu enfin «lui-même» tel qu’il se voit ou se rêve, il accède de son point de vue à une nouvelle liberté.
De ce fait, l’idée de devoir encore une fois, se soumettre à des règles sociales, des obligations légales, lui semble insupportable.
L’internaute serait-il en train de devenir un modèle humain spécifique, libéré du contrat social ? Une sorte de mutant virtuel, débarrassé du poids de son identité, dépossédé volontaire de ses déterminants structurels ?
Se profile alors l’illusion selon laquelle nous pourrions, derrière l’armure de notre écran, nier ce qui fait que nous sommes - malgré nous parfois - définis par notre héritage culturel, notre nom, notre nationalité et notre numéro de sécurité sociale. Et contraints à respecter les lois réelles et/ou symboliques d’une autorité supérieure à laquelle nous ne pouvons que nous plier.
Dans la vie réelle, la liberté s’arrête là où commence celle des autres.
Dans le monde virtuel, l’adage retourne sa veste :
La liberté de l’internaute commence là où s’arrête celle de son double.

Franck Zerbib, avril 2010.

1 commentaires:

WacsiM a dit…

J'aime sacrement la fin de ce texte.