... ensuite j’ai suivi cette capuche dans des escaliers réservés. A voir la façon dont les gens s’écartaient, la déférence avec laquelle ils nous décochaient leurs sourires et nous ouvraient les portes, j’ai vite supposé que la capuche devait être une figure d’importance. Un peu de son aura, sans doute, retombait sur mes épaules, et bien que je ne fusse pas en mesure de savoir si c’était une bonne nouvelle, j’avoue que je n’étais pas indifférent aux démonstrations de respect dont les visages m’abreuvaient. Au fond, me disais-je, je suis peut-être la personne attendue, un messie ou une étoile, et la capuche le guide engagé pour déblayer la voie royale qui porte mes pas vers le ciel.
Ainsi j’ai traversé des sas, des salles de conférences, des couloirs tapissés d’écrans, de rumeurs et d’ascenseurs et dans un espèce d’atelier, des rangées de filles peintes en jaune cousaient des boutons sur des os.
Il régnait, partout où nous passions, cette frénésie singulière qui prélude aux grands événements, des corps lancés à pleine vitesse et qui s’avançaient tête baissée les bras chargés de dossiers, certains même en train de noter sur la couverture de classeurs des ordres de dernière minutes, d’autres qui semblaient parler aux murs et aux miroirs, des fils suspendus aux oreilles. Et tous, malgré l’air affable qu’ils imprimaient à notre passage, arboraient ce même regard fou, cette panique mal dissimulée où couvaient les premiers nuages du déluge hiérarchique qui ne tarderait pas, en cas de retard ou d’erreur, à leur retomber sur la tête avec le poids de la honte. La menace d’un renvoi définitif au premier barreau de l’échelle. La misère. Ou pire. Peut-être risquaient-ils leur vie dans cet ultime compte à rebours. Je ne pouvais pas me permettre de les freiner dans leur démence pour leur poser la question ni leur proposer un coup de main, car j’étais moi aussi déjà prisonnier de cette transe et lancé dans une poursuite sans cesse plus effrénée à mesure que la capuche augmentait la cadence au centre du labyrinthe, sans prendre la peine de se retourner pour vérifier que je n’avais pas perdu sa trace, et il aurait fallu moins qu’une respiration, un clin d’oeil ou une seconde d’inattention pour qu’elle tournât à brûle pourpoint à un croisement inattendu et que je perdisse ses semelles pour me retrouver solitaire et désemparé au milieu de ce tsunami de stress anonyme, ballotté d’une pièce à une autre par des centaines d’épaules sans pitié, prêtes à m’écraser pour atteindre leur but mystérieux dans les temps.
Heureusement j’ai de bon réflexes. Et un instinct de survie aiguisé grâce à cet accident de voiture dont je peine à me rappeler. Alors, malgré les forêts de jambes et les changements de directions aussi rapides qu’inopinés, je réussis à poursuivre la capuche, tâche facilitée encore une fois par notre apparente position privilégiée au sein de la chaîne de commande et qui nous permettaient envers et contre tous de fendre les flots humains sans encombre, tels deux Moïses des temps modernes.
Après ce qui me parut un siècle ou deux de marathon nous débouchâmes dans les coulisses d’un théâtre. Des figurants en costumes s’agitaient comme des électrons aux faisceaux d’une lampe torche. Certains étaient couverts de plumes, d’autres de peau de singe, nus sous des paillettes, dans des robes de carnaval. Nous croisâmes des groupes isolés, changés en tigres, en clowns ou en tortues. Dans cette pénombre artificielle, les corps se substituaient aux visages, tous sanglés dans leur drôle de tenues, et ces couleurs criardes, ces improbables parures, diamants, boas et masques vénitiens composaient un fatras indigeste et ébouriffant de luxure qui contrastait brutalement avec les postures accablées de ces acteurs involontaires. Mal dans leur peau de pacotille ils me firent l’effet de spectres dépressifs revenus d’un cercle Dantesque pour leur ultime fête sur terre. Un dernier spectacle avant la mort, le néant et l’oubli.
La capuche s’était volatilisée.
J’étais maintenant livré à moi même, et je sus que je tiendrai le premier rôle de la pièce en préparation. Le rideau n’attendait que moi pour lever son mur de velours sur cet avenir inconnu où s’estompait toute projection ; je n’avais plus, comme seule balise, qu’un incommensurable espace vide. J’entendais loin derrière un voile le brouhaha d’un public impatient de me voir fouler cette scène où j’allais jouer ma vie, une comédie dramatique dont j’ignorais la moindre ligne mais qui avait été écrite pour moi, sur une page vierge de ma conscience, composée par un autre auteur, répétée par un autre acteur, longtemps avant ma réincarnation.
Puis, immobile sur un portant, je découvris parmi les cintres ce costume qui portait mon nom.
C’était une armure médiévale, tressée dans des fils barbelé et d’où pendaient piteusement deux ailes en coton rachitiques. A côté, dans un sac poubelle, une auréole en pâte à sel attendait d’être couronnée au faîte de cette panoplie d’ange confectionnée à ma mesure. Déchu, c’est sûr, me dis-je. Je n’eus pas le temps de m’apitoyer car un haut-parleur annonçait l’imminence du cinquième acte.
Contraint d’enfiler ma tenue, je me mis nu quand le noir tomba. J’entendis gronder dans la foule une vibration carnivore qui hurlait et tapait des pieds. A l’instant de saisir l’armure une pointe s’enfonça sous mon ongle. Je voulus retirer ma main mais mes doigts étaient empêtrés dans les tresses de fils barbelé. Le costume s’insinuait en moi, mu par sa propre volonté. Il tentait de m’écorcher vif pour me mettre définitivement dans la peau de son personnage. Bientôt je ne fus plus qu’une plaie qui convulsait entre ses bras. Avalé par mon rôle avant d’avoir foulé les planches, j’appelai à l’aide un technicien mais il était déjà trop tard. Le chuintement du rideau m’inonda de lumière. Le théâtre s’ouvrit. Le public se tut. J’étais couché au centre du plateau, bouche bée et ensanglanté, incapable de trouver un mot.
Et je compris, une dernière fois, que j’avais raté mon entrée.
Issy les Moulineaux. 29/30 avril 09