Ailleurs en nous, à l’intérieur, il y a un congélateur où l’on conserve loin de nos yeux les aliments que la mémoire a stocké à notre insu, en vue d’un éventuel festin.
On garde au frais sans le savoir, pour l’avenir, certaines histoires inachevées, ces idées noires que le printemps a délavées à coups de soleil, ces amours dont on a rêvé et qui sont restés lettres mortes, ces livres que l’on n’a pas compris mais dont les mots se sont coincés sur les parois, entre deux portes, comme du persil à nos gencives.
Nous transportons tant de visages, tant d’odeurs enfuies sous des tombes, des petites coupures, des brûlures, des centaines de ciel et de lunes, des oranges à moitié rongées que nous croyions avoir jetées dans la benne à ordures du temps, mais qui on ne sait pas comment, ont échappé aux éboueurs, peut-être sauvées par un ange, ou par une fée mal informée. Et voilà que nos vieux déchets sont retirés du néant, extraits de l’ombre, lavés, triés et déposés quasi intacts dans des boîtes en plastique hermétiques, étiquetées avec soin et rangées par ordre chronologique sur des étagères ventilées, enfouies à moins 18 degrés.
Nous ignorons le plus souvent tout de ces restes pétrifiés, et n’éprouvons aucun désir de réchauffer au micro-ondes les plats qu’on a déjà mangé, qu’on est sûr d’avoir digérés et évacués dans la foulée sous les cascades d’une chasse d’eau. Au delà de la nostalgie qui parfois perce nos nuits blanches, lorsqu’on se raccroche à des branches de saules qui chialent des madeleines et bien en deçà de ces rêves qui tâchent nos pinceaux mal rincés pour mieux emmêler nos dessins, nous gardons ce congélateur aux tréfonds d’une pièce verrouillée dont nous déglutissons sans cesse la clé des chants désaccordés.
D’ailleurs, quand pour quelque raison, nous enclenchons la marche arrière, que nous regardons par derrière nos vies dans le rétroviseur, ce n’est pas dans le congélateur que nos allons chercher du sens, mais dans le réfrigérateur, situé à l’étage du dessus, où nous avons nous même classé les ingrédients de notre passé, histoire de ne pas tout oublier. A chaque instant vécu ou presque, notre mémoire a prélevé des échantillons d’existence, une fleur par ci, dix pleurs par là, quelques beaux souvenirs d’enfance dont on pourrait avoir besoin pour ne pas sombrer dans l’amnésie et se retrouver sur le monde pareil à un arbre sans racine, susceptible de s’écrouler au premier soupir de vent.
Il nous faut bien, pour accepter d’ouvrir les yeux à chaque aurore, l’illusion d’aller quelque part, et nul ne saurait avancer sur un chemin sans queue ni quête. C’est une condition du futur sine qua non de s’abreuver des instants qui l’ont précédé. Alors, chacun à nos manières, selon la logique du hasard, nous trions nos boîtes en plastique avant qu’elles passent à la censure, et nous choisissons pour l’après quelques morceaux de temps brisés qui nous serviront de repères, de balises et de nourriture, un peu comme nous retirons parfois, en vue d’un repas du lendemain, un plat du congélateur, qu’il nous arrive d’oublier.
Et voilà où je veux en venir, à ce réceptacle en plastique clos par un couvercle bleu ciel qui traîne entre deux petits suisses, et un bifteck haché sous vide. A l’intérieur stagne je crois, une soupe de courgettes moulinées. Je ne sais plus quand ni pourquoi j’ai déplacé cette mixture de la partie congélateur pour la poser dans le frigo, mais le fait est qu’il est trop tard, elle doit commencer à moisir. Je m’en suis aperçu ce matin, pendant que la bouilloire sifflait. Je voulais saisir dans la porte le paquet de café soluble, et mes yeux s’y sont accrochés. Cette boîte était là, au milieu, depuis presque une éternité, mais je l’avais comme occultée, rendue invisible. Alors dans mon esprit troublé, deux questions s’imposèrent, suivie d’une autre, toutes sans réponse.
Pourquoi avais-je si longtemps rayé cette boîte de ma conscience ?
Pourquoi revenait-elle maintenant, précisément, à cette seconde, me rappeler son existence ?
Et que devais-je en faire ?
Immédiatement l’image infecte d’un enfer en putréfaction s’imprima derrière mes rétines et je visualisai la mousseline blanche, flottant mollement à la surface d’une nappe gluante et duveteuse, des millions de micro organismes sur un océan de champignons, des bactéries et des microbes lubriques en train de partouzer sans capotes sur un lit visqueux et nauséabond de soupe en décomposition.
Ce qui se jouait sous ce couvercle, c’était une tragédie morbide où je tenais le premier rôle, l’image projetée de mon esprit en route pour l’estomac des mouches, enterré dans un trou de mémoire, condamné à n’être plus rien qu’une somme infinie de zéros. Ce que j’avais volontairement provoqué, en rayant cette boîte de mon champs de vision, c’était le sens de son retour, sa présence à présent indiscutable et la conscience qui l’accompagnait, que je suivrai le même chemin, un jour ou l’autre. Je ne suis pas grand chose de plus compris-je alors malgré moi, qu’un reste de soupe décongelée, en attente d’être effacé des souvenirs de l’éternité.
Je n’avais donc plus que deux choix : prendre mon dégoût à bras-le-corps, ouvrir le couvercle en plastique et me confronter à la chose. Assumer la vision d’horreur, l’odeur qui ne manquerait pas de me faire mariner la bile, et aller debout sur mes jambes vider la mixture infernale dans l’oeil globuleux des toilettes. Ou alors, saisir le café, détourner les yeux de la boîte et refermer la porte, en remettant l’acte à demain, ou même si possible à jamais.
J’optai bien-sûr pour le deuxième, même si je ne m’en sentis pas fier. La boîte resta donc à sa place, et sauf intervention divine ou vol par un mauvais esprit, elle doit encore s’y trouver.
Qui sait, quand j’aurai le courage de me confronter au néant j’en assumerai les conséquences.
En attendant je me rassure en réfléchissant au couvercle. Car tant que la boîte reste close, rien de ce qui s’y passe n’existe en moi. Les choses peuvent bien empirer au delà de l’imaginable, elles pourrissent loin de mon regard, et donc de ma réalité. Les cartes restent entre mes mains propres, immaculées et insouciantes, bien au-delà de tous soupçons. Je respire à cette évidence : si je laisse le couvercle en place, la mort ne peut plus m’effleurer.
Il en est de même, je pense, pour tous ces instants refoulés, ces heures dans le congélateur, que l’on se cache à demi-mots. Un jour ou l’autre ils nous reviennent, comme par miracle, ils apparaissent, réincarnés à la conscience, dans la zone réfrigérateur, entre le fromage et le beurre.
Alors quelles que soient nos mémoires, ils nous aspirent à reculons, nous donnent un avant-goût de la mort que nous ne pouvons pas éviter. Mais nous conservons malgré tout, histoire de ne pas désespérer, l’illusion que chaque souvenir a un couvercle qu’on est libre de laisser scellé, encore un jour, ou à jamais.
Issy les Moulineaux. 30-31 mars 2009
4 commentaires:
Waou ! Quel beau texte ! très intéressant, très pertinent, très joliement écrit, avec des mots à la fois beaux et simples. Aborder quelque chose d'aussi grave, aussi enfoui, aussi inquiétant, avec cette humilité, je dirais même cette "normalité", ou encore cette évidence... Triple chapeau, et triple merci. Ce texte est plein d'humanité. Il est formidable. Encore bravo, encore merci !
je n'ai pas pu m'arreter de lire jusqu'à la fin....et j'en voulais encore!!!
Bravo pour tout ce talent
Bisous
Sandy
Je ne sais mieux dire !
Thomas écrit lui aussi très bien et je ne saurais mieux dire ! ( c'est moi l'anonyme et je déteste ça mais je viens de comprendre le fonctionnement du machin!)
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