Nous avons tous, quelque part sous la peau, tatoué nos terreurs. Nos peurs ont des desseins que nous ne contrôlons pas ; elles obéissent à des logiques qui nous paraissent irrationnelles et s’organisent à leur façon, selon des schémas mystérieux, gravés malgré nous dans nos êtres par des souvenirs inconscients. Nous transportons ces étrangères comme des passagères clandestines, endormies la plupart du temps, mais prêtes à prendre les commandes au premier signe de faiblesse, quand un évènement extérieur vient par hasard nous secouer et arracher dans nos cerveaux les vieilles goupilles de la mémoire.
Enfant, pareils à l’imagination, ces sursauts souvent nous débordent, et il ne faut pas grand-chose pour que nos estomacs paniquent, une lumière éteinte, un escalier qui grince, une image captée de loin, dans une télévision ou par les vitres d’une voiture, vision qui peut nous sembler sur l’instant fugitive ou inoffensive mais qui plus tard et sans raison, revient nous hanter dans le noir, fantôme gazeux et obsédant que nous ne pouvons pas maîtriser et qui s’incruste dans une boucle de cauchemar éveillé, terrible.
Avec le temps, oui, tout s’en va, enfin disons que ça se calme, et l’on apprend à moins rêver, à renforcer notre raison, et peu à peu, de loin en loin, nous remportons ces combats qui nous semblaient perdus d’avance, les monstres disparaissent des coffres, les vampires restent dans l’écran, et les ténèbres aussi se vident de leurs sorcières et de leurs cris. Les diables retournent dans leur boîte, loin au fond de nos petites têtes blondes, et se blottissent avec nos peurs, en attendant une meilleure heure. Ce n’est pas vraiment que nous devenons insensibles, ni que nous ne craignons plus rien mais nos terreurs changent de visage, elles se font plus habituelles, plus banales, et s’appuient sur d’autres béquilles, quotidiennes et moins oniriques. Nous craignons pour nos emplois, pour nos histoires d’amour, pour notre avenir ou pour la planète, des peurs bien plus normalisées, presque domptées, et que l’on entretient avec une certaine lassitude pour lutter contre l’habitude.
C’est notre condition d’adulte que de savoir faire taire les loups qui hurlent au seuil de notre enfance, et même si parfois, nous tremblons encore dans le noir, nous avons oublié pourquoi et ne le répétons à personne. Ensemble, après avoir grandi, nous taisons nos enfers secrets, enterrons nos frissons d’horreur, nos peurs gamines et solitaires, pour nous retrouver en société, à débattre sur des sujets graves pour l’avenir de l’humanité.
La dernière peur vraiment personnelle que l’on s’autorise à partager porte un nom presque trop commun : La phobie. Tout le monde ou presque en possède une ce qui est vraiment bien pratique pour ne pas frissonner tout seul, tout en restant original. La phobie, c’est comme les briquets : une seule fonction originelle mais une infinité de modèles. Araignées, souris, vers de terre, avions, eau, vide, foule, pièce fermée, on aurait plus vite fait de compter nos neurones avec les doigts que de vouloir clore cette liste.
Loin de moi l’idée de ridiculiser la phobie en tant que source légitime de peur socialisable, car j’avoue qu’elle remplit son rôle : nous pouvons nous y abriter, comme dans la maison en brique du dernier des petits cochons, pour condenser toutes nos terreurs muettes dans une seule angoisse exprimable.
C’est vrai, personne ne vous regardera de haut si vous osez dire que vous avez le vertige. Si vous flippez des mouches personne ne la prendra et personne, ou presque, ne vous jugera fondamentalement raciste si vous avouez l’air désolé votre peur bleue du noir. La phobie reste donc, dans la limite du raisonnable, une appréhension acceptable.
En ce qui me concerne, et malgré le ton léger et légèrement cynique des quelques lignes précédentes - qui j’en conviens pourrait me donner l’air de ne pas savoir de quoi je parle et de traiter par dessus la jambe un sujet on ne peut plus sérieux - je ne suis pas mieux loti qu’un autre à ce propos. J’ai, moi aussi, une phobie incontrôlable qui m’handicape au quotidien et dont j’aimerais pouvoir me soulager sous vos yeux, si vous avez encore assez de patience pour m’accorder votre indulgence.
Car il se trouve que cette peur n’est pas vraiment à mon honneur, et que je risque fort non seulement de vous décevoir mais aussi de provoquer chez vous une réaction instinctive de rejet voire même, et j’en suis désolé d’avance, de dégoût incompréhensible.
J’aurais, croyez le bien, grandement préféré vous avouer une terreur plus formatée et sans doute plus au goût du jour, mais je ne peux pas me résoudre à déformer la vérité juste pour me faire bien voir des derniers lecteurs qui me restent à cette heure.
Disons donc qu’au point où j’en suis, je n’ai plus grand-chose à perdre à vous épargner cette épreuve.
J’ai peur des bébés.
Bien sûr, j’entends déjà vos rires moqueurs, vos sifflets, vos huées et je vois tous vos doigts qui se dressent, accusateurs et bouleversés, et vos regards qui me méprisent, vos crachats qui me noient de honte. Vous me criez dans les tympans, salaud, sans coeur, espèce de connard insensible, il n’y a rien au monde de plus mignon, rien de plus tendre, rien de plus inoffensif et fragile qu’un bébé ! Et moi, brisé sous le poids de vos brimades, j’ose encore relever la tête et hurler par delà vos cris sous le jet des pierres dont vous me lapidez le visage : Oui les bébés sont des monstres, étranges et impitoyables, sans crainte et sans pitié ! Des choses bizarres remplis de morgue qui me scrutent de leurs petites orbites avec cette arrogance malsaine, cette espèce de sixième sens, cette faculté à me percer à jour, à traverser mon crâne, sans rien dire, comme pour tester mon existence. Et lorsqu’ils me fixent comme ça, sans sourciller d’un poil, ni trembler d’un cheveu, quand ils m’observent sur leurs chaises ou dans les bras de leurs parents, c’est comme si je me retrouvais tout nu et en direct sur toutes les chaînes de télé du monde, que l’univers entier pouvait pénétrer à l’intérieur de moi, pour disséquer mes pires secrets. Un bébé sait tout, tous mes souvenirs, toutes mes faiblesses, tous mes défauts lui sautent aux yeux, et c’est comme un miroir pour l’âme, qui me déforme et me renvoie en plein dans le coeur mes doutes et toutes ces peurs d’enfants, tous ces cauchemars que j’avais refoulé, toutes ces horreurs que je cachais, il les repère immédiatement, grâce à son radar de pureté, et j’aperçois ma cruauté, ma vieillesse, mes mesquineries, mes mensonges, mes manipulations bref, tout ce que je voulais cacher, aux autres et à moi-même, tout ce que j’avais appris à feindre avec des postures et des mots, mon armure sociale, le bébé l’explose direct, d’un coup d’œil, et je pars en lambeaux.
C’est l’instant le plus pénible de mon existence, le défi le plus insupportable, que d’être pendu à ses yeux, en sursis, en attente de son jugement dernier, car il me fixe, en équilibre, et dans ma tête je le supplie, non, s’il te plaît, ne pleure pas maintenant, ne pleure pas à cause de moi, je ne suis pas si mauvais au fond, juste un adulte qui fait ce qu’il peut pour se donner l’air de comprendre, un type paumé entre deux âges et qui au fond ne rêve que de s’oublier. J’attends, pendu aux yeux de cette vie qui me connaît mieux que personne et, croyez le ou non, chaque fois, malgré mes suppliques intérieures, malgré mes sourires crispés, mes regards implorants, et même parfois les grimaces débiles que je tente pour le dérider, j’aperçois sa petite mâchoire qui commence d’abord par trembler, puis sa bouche se tord à l’envers comme de la pâte à modeler et elle convulse, la langue tordue et je sais ce qui va suivre, le cri de la mort, le hurlement et la cascade de grosses larmes qui va secouer tout son petit corps, pour me punir d’avoir grandi. Le bébé n’a aucune pitié et c’est toujours la même scène qui se répète et après ça ne rate jamais, tous les regards se tournent vers moi, les parents, les amis, les invités, et tous me dévisagent avec le même air méprisant, ou encore pire, compatissant. Qu’est-ce que t’as fait ? Qu’est-ce que t’as dit ? Et moi, je réponds rien, je vous jure, c’est lui qui a commencé, j’essaie de prouver mon innocence, mais contre un bébé de six mois, bien sûr que c’est perdu d’avance. Pour eux, tout est ma faute et d’un seul coup je ne suis plus moi, mais juste quelqu’un qu’on ne comprend pas, quelqu’un qu’on préfère éviter, le lépreux, le pestiféré : un type qui fait peur aux enfants. Et je m’en vais la tête basse, par la petite porte des damnés, avec tatoué sur le front l’empreinte indélébile de ma honte, ma peur paniquée des bébés…
Issy les Moulineaux, 28 novembre-1er décembre 2008
dimanche 7 décembre 2008
Les chose se passent
Les choses se passent un peu comme ça, sans qu’on y pense, sans qu’on en soit vraiment acteurs, à peine certaines nous effleurent et des avions saturent le ciel, des trains à vapeurs nous emportent alors même que nous restons assis, couchés ou debout sous les branches d’un cerisier en fleurs fanées, ou dans les jambes d’un saule pleureur, à ne rien faire que respirer l’air qui déplace les abeilles.
Les choses se passent quoiqu’on en dise, et la plupart même nous ignorent, à l’autre bout de l’univers, dans d’autres corps elles se blottissent, pour d’autres regards elles paradent, des fées dans des robes en dentelles, des cils courbés sous des ombrelles, des tubes en couleurs qui clignotent et des avions saturent le ciel sauf qu’ils ont la tête à l’envers et encore des trains électriques qui loin de nos mains les entrainent alors même que nous rions, assis, debout, ou allongés sur des dunes ou dans des cratères, à ne rien vouloir d’autre que vivre plusieurs années en une journée.
Les choses commencent parfois comme ça, on avale une cuillère de temps, chaque matin à la vieille aurore, quand les chiffres nous délivrent d’un pays lointain sans horloge, où les choses existent autrement, avec des explosions de dents, des attentes ininterrompues au milieu de champs de betteraves et des avions qui rayent le sol, creusent des tunnels en enfer, les voyageurs embrassent des anges et les trains planent au dessus des mouettes, ils n’emportent plus rien ni personne que la face cachée de nos songes.
Les choses commencent partout pourtant, entre des cuisses, entre des mains, on glisse des ténèbres au grand jour, de l’eau tiède à l’air saturé où s’éloignent sans cesse des avions invisibles à notre conscience et pareils à ces passagers nous embarquons pour un voyage que nous ne pouvons pas penser, des besoins qu’on ne sait pas combler, des désirs fous qui nous façonnent, des baisers qu’on apprend à rendre, des espoirs à multiplier et des mots qu’on répète en vain, des phrases qu’on invente et qui réciproquement deviennent, avant même d’être prononcées, notre unique raison d’être un monde.
Les choses recommencent comme ça, partout tout le temps au même instant les mêmes histoires naissent et meurent, d’autres destins dont on ne sait rien et qui s’éteindront avec nous, sans même nous laisser une trace, ni aucun sens à emporter, où s’en vont-elles ces choses qui passent derrière les fenêtres allumées, à l’intérieur des portes blindées, sous la mer ou au cœur des pages, à l’intérieur des inconnus, nous cherchons à les contempler mais leur présence est un mystère, leur destination un silence, et nous restons les pieds sur terre, dans l’ombre effacée d’une lune, seuls et pourtant innombrables, les yeux dans les cieux, nous ne voyons rien que des étoiles et des avions qui rayent le ciel, toujours curieux et ignorants des vies qui jamais ne s’envolent.
Les choses trépassent aussi comme ça à la fin d’un livre d’images, l’écran d’ordinateur s’étouffe et avec lui le ronflement d’un gros ventilateur. Silence. On sait qu’ailleurs des ambulances emportent des corps en sursis, que des derniers soupirs s’exhalent, que des chiens se font écraser, les ampoules grillent, les papillons aussi, des cheveux tombent dans les baignoires, des lettres d’amour se consument avant d’avoir été tracées, et les avions encore s’effondrent, piquent du nez dans nos mémoires, pendant que sur un quai de brume nous regardons partir les trains et qu’autre part, plus loin ou non, un enfant vient cueillir des choses…
Issy les Moulineaux, 18 novembre 2008
Les choses se passent quoiqu’on en dise, et la plupart même nous ignorent, à l’autre bout de l’univers, dans d’autres corps elles se blottissent, pour d’autres regards elles paradent, des fées dans des robes en dentelles, des cils courbés sous des ombrelles, des tubes en couleurs qui clignotent et des avions saturent le ciel sauf qu’ils ont la tête à l’envers et encore des trains électriques qui loin de nos mains les entrainent alors même que nous rions, assis, debout, ou allongés sur des dunes ou dans des cratères, à ne rien vouloir d’autre que vivre plusieurs années en une journée.
Les choses commencent parfois comme ça, on avale une cuillère de temps, chaque matin à la vieille aurore, quand les chiffres nous délivrent d’un pays lointain sans horloge, où les choses existent autrement, avec des explosions de dents, des attentes ininterrompues au milieu de champs de betteraves et des avions qui rayent le sol, creusent des tunnels en enfer, les voyageurs embrassent des anges et les trains planent au dessus des mouettes, ils n’emportent plus rien ni personne que la face cachée de nos songes.
Les choses commencent partout pourtant, entre des cuisses, entre des mains, on glisse des ténèbres au grand jour, de l’eau tiède à l’air saturé où s’éloignent sans cesse des avions invisibles à notre conscience et pareils à ces passagers nous embarquons pour un voyage que nous ne pouvons pas penser, des besoins qu’on ne sait pas combler, des désirs fous qui nous façonnent, des baisers qu’on apprend à rendre, des espoirs à multiplier et des mots qu’on répète en vain, des phrases qu’on invente et qui réciproquement deviennent, avant même d’être prononcées, notre unique raison d’être un monde.
Les choses recommencent comme ça, partout tout le temps au même instant les mêmes histoires naissent et meurent, d’autres destins dont on ne sait rien et qui s’éteindront avec nous, sans même nous laisser une trace, ni aucun sens à emporter, où s’en vont-elles ces choses qui passent derrière les fenêtres allumées, à l’intérieur des portes blindées, sous la mer ou au cœur des pages, à l’intérieur des inconnus, nous cherchons à les contempler mais leur présence est un mystère, leur destination un silence, et nous restons les pieds sur terre, dans l’ombre effacée d’une lune, seuls et pourtant innombrables, les yeux dans les cieux, nous ne voyons rien que des étoiles et des avions qui rayent le ciel, toujours curieux et ignorants des vies qui jamais ne s’envolent.
Les choses trépassent aussi comme ça à la fin d’un livre d’images, l’écran d’ordinateur s’étouffe et avec lui le ronflement d’un gros ventilateur. Silence. On sait qu’ailleurs des ambulances emportent des corps en sursis, que des derniers soupirs s’exhalent, que des chiens se font écraser, les ampoules grillent, les papillons aussi, des cheveux tombent dans les baignoires, des lettres d’amour se consument avant d’avoir été tracées, et les avions encore s’effondrent, piquent du nez dans nos mémoires, pendant que sur un quai de brume nous regardons partir les trains et qu’autre part, plus loin ou non, un enfant vient cueillir des choses…
Issy les Moulineaux, 18 novembre 2008
Eloge Funambulèbre
J’ai des mots en suspens, qui dansent avec le vide. Au rebord de mes lèvres, comme des fildeféristes, ils vacillent, hésitants, au dessus d’un abîme. Mes phrases ont le vertige, elles s’accrochent comme elles peuvent, de leurs dix doigts brisés, elles pleurent à bout de force et supplient mon silence de ne pas les lâcher. Moi, je suis debout, quelque part dans l’automne, sur un trottoir quelconque, c’est une rue qui me porte et j’entends sans entendre des moteurs qui explosent, le roulis des poussettes où des bébés pleurnichent, une radio qui grésille entre deux stations et dans les trous du vent le claquement de deux talons qui s’éloignent, peut-être vers cette bouche de métro édentée.
Le téléphone en main, tout juste raccroché, je m’arrête immobile à cet endroit du temps, le regard clouté à la pointe de mes pompes et je fixe de haut ces images qui s’agrippent, qui battent des pieds et tanguent comme saisies de vertige. Englué, j’ai toutes ces choses à dire qui ne veulent pas voler, ces lettres qui oscillent, frétillent de leurs ailes coupées, frénétiques, apeurées, elle refusent de lâcher prise et pourtant, je le sais, elles rêvent de décoller, pour se répandre en larmes.
Te rendre hommage une première fois une fois passée ta dernière heure.
Derrière mes yeux ça bouge encore, un cinéma diffuse ta mémoire en couleur, des instants minuscules, sensations microscopiques où survit encore ton visage tel qu’il n’existe plus. Je te regarde de l’intérieur et me replie et je me sens soudain comme ces mots qui s’accrochent, solitaires sur une corde tendue entre deux tours.
Je bloque à cette frontière, ce barrage filtrant qui se dresse, impénétrable, entre mes pensées et ma voix, et les phrases qui en moi se libèrent, si légères et si graves, qui s’alignent en colliers dans une logorrhée pure, nette et incontrôlée, ces images qui remplissent le silence que tu laisses pour inonder l’espace de cris et de refus, s’aplatissent, ridicules et se recroquevillent, impuissantes, avortées à l’instant d’exister, et au bord de mes dents, il n’en reste plus rien, que des traces sans ombre et des banalités.
Un pigeon passe qui picore les restes d’un croissant. Je range mon téléphone, et mes pieds inconscients recommencent à marcher, partis de rien pour n’arriver nulle part.
Issy les Moulineaux, 15 novembre 2008
Le téléphone en main, tout juste raccroché, je m’arrête immobile à cet endroit du temps, le regard clouté à la pointe de mes pompes et je fixe de haut ces images qui s’agrippent, qui battent des pieds et tanguent comme saisies de vertige. Englué, j’ai toutes ces choses à dire qui ne veulent pas voler, ces lettres qui oscillent, frétillent de leurs ailes coupées, frénétiques, apeurées, elle refusent de lâcher prise et pourtant, je le sais, elles rêvent de décoller, pour se répandre en larmes.
Te rendre hommage une première fois une fois passée ta dernière heure.
Derrière mes yeux ça bouge encore, un cinéma diffuse ta mémoire en couleur, des instants minuscules, sensations microscopiques où survit encore ton visage tel qu’il n’existe plus. Je te regarde de l’intérieur et me replie et je me sens soudain comme ces mots qui s’accrochent, solitaires sur une corde tendue entre deux tours.
Je bloque à cette frontière, ce barrage filtrant qui se dresse, impénétrable, entre mes pensées et ma voix, et les phrases qui en moi se libèrent, si légères et si graves, qui s’alignent en colliers dans une logorrhée pure, nette et incontrôlée, ces images qui remplissent le silence que tu laisses pour inonder l’espace de cris et de refus, s’aplatissent, ridicules et se recroquevillent, impuissantes, avortées à l’instant d’exister, et au bord de mes dents, il n’en reste plus rien, que des traces sans ombre et des banalités.
Un pigeon passe qui picore les restes d’un croissant. Je range mon téléphone, et mes pieds inconscients recommencent à marcher, partis de rien pour n’arriver nulle part.
Issy les Moulineaux, 15 novembre 2008
Dialogue de murs
Je m’en souviens très bien me dit-il – comme si moi j’avais oublié, comme si j’étais amnésique ou je ne sais quoi – c’était le jour de la victoire de Mikhail Youzhny en finale de Wimbledon le 25 juillet 2013 à 23H53 exactement – alors que je m’en rappelais parfaitement étant donné que j’y étais, moi, dans les gradins, aux première loges cette année là, parce qu’à l’époque excusez moi du peu, mais j’étais moi-même champion de ping-pong – une balle de match incroyable, passing court croisé le long de la ligne et boum – il a insisté sur le boum, lourdement, en tapant dans ses mains comme si j’étais sourd ou débile ou je ne sais quoi, alors que je l’avais vue, moi, de mes yeux la fameuse balle de match, et que ce n’était même pas un passing court croisé le long de la ligne, mais un revers slicé dans les pieds – et Mikhail poursuivit-il – il l’appelait par son prénom comme s’ils avaient élevé des chèvres ensemble dans le Poitou en mai 68 ou je ne sais quoi – Mikhail, donc, il s’est mis à danser sur le court, il faisait la chenille électrique, le pas de bourré, le moonwalk et des pirouettes, salto avant, triple boucle piquée, et le robot, tours sur la tête et caetera, complètement désarticulé – il en rajoutait avec les yeux, globuleux et plein de veines éclatées, et sa voix se perchait dans les contraltos pire qu’un chien qu’on émascule, alors que moi, je veux pas dire, mais je l’avais vu en vrai, Mike, ce jour là, et il avait à peine souri après l’annonce de sa victoire, peut-être qu’il avait sautillé sur place, d’accord, un peu, mais pas plus, c’était pas le genre à en faire trop, pas comme l’autre face de cul de tétine qui continuait de me saouler – et moi, poursuivit-il, je regardais ça depuis le camping sur l’écran géant du congélateur, et j’avais une raquette à la main aussi, et un short en lycra orange et un bandeau en éponge Spontex et des chaussettes en coton à bandes tricolores, bref tout l’attirail du champion – alors que pardonnez-moi, mais les chaussettes à bandes tricolores, c’est grave ringard, personne n’en porte plus depuis la victoire de Noah, et qu’en plus, il n’a jamais fait de camping parce qu’il a peur des araignées et qu’il ne supporte pas de chier autre part que dans les toilettes de sa mère – et il se trouve, continua-t-il – comme si ça m’intéressait plus que ma première chemise à fleurs – que j’avais de l’eau jusqu’aux genoux, parce qu’à ce moment là précisément, on faisait un tournoi dans le lac à côté de ma caravane, le water tennis tu connais, c’est pareil que le water polo sauf que c’est du tennis – c’est bon, je ne suis pas né de la dernière nuit et je lis Le Monde tous les jours – c’est une nouvelle discipline olympique tu le savais ? – appelle moi débile tant que t’y es, c’est moi qui te l’ai soufflé au fion et en plus, figure toi que le water tennis, je l’ai carrément inventé alors hein, faut pas pousser mémé dans les escaliers de secours, bouffon – et donc, insista-t-il – alors que je soupirais franchement pour bien lui montrer que je m’en fichais comme de mon premier slip à cœurs – on frappait dans des balles trempées, ce qui n’était quand même pas pratique, parce qu’elles s’alourdissaient avec l’eau ce qui ramollissait le rebond, ce qui fait que le plus souvent elles coulaient à pic avant de toucher la raquette – vas-y apprends-moi la science physique et la mécanique des forces, je te rappelle que j’ai un doctorat et douze prix Nobel – et du coup on passait plus de temps à faire de la plongée sous-marine qu’à jouer au tennis – allez, mon vieux, pas à moi, tu nages pire qu’un bloc de granit et te noierais dans une goutte de Coca – et à un moment ressassa-t-il, alors que je sortais ma tête du lac avec une sangsue sur le nez – tu l’as encore abruti, ah non pardon, c’est ta gueule – j’ai vu cette fille sur le rivage, foutue comme une allumette, avec un corps tout sec et maigre, de l’os avec de la peau par dessus, et une grosse tête toute rouge, des cheveux oranges, et un nez, mon pote – je ne suis pas ton ami, connard – un nez de Catamaran – pardon mais je vois pas le rapport – et une bouche qu’on aurait dit sortie de la cuisse de Jupiter – faut que tu m’expliques ta métaphore, je vois pas ce que Jupiter vient faire dans l’histoire – et bref – ouais vas- y abrège, je m’endors – cette fille me dit un truc que j’ai oublié – t’as qu’à aller vidanger tes neurones – et moi je lui réponds du tac-o-tac un autre truc, je ne me souviens plus quoi exactement – alors pourquoi tu me le racontes – mais en tout cas le truc que je lui réponds , ça ne lui plait pas à la fille, ça la vexe même carrément, et elle se met à chialer des crocodiles alors je m’excuse platement mais elle appelle son père qui sort d’un coup de l’eau – genre t’as rencontré Jésus au camping – et qui s’avance vers moi, pas content, tu vois – non, je ne vois pas, non, tout ce que je vois c’est ta tête de hareng pourri qui me palpite sous les naseaux – et le père, c’est le sosie de Mikhail Youzhny, mais avec les cheveux de Jack Lang et les jambes de Julia Roberts, et il a une grosse voix, un peu cassée, comme Louis Armstrong, le chanteur de Led Zep – non mais révise tes classiques, Armstrong c’est pas un chanteur, c’est un mec qui fait du vélo sur la lune – et il m’engueule carrément, il me dit, c’est toi qui a traité ma fille de poufiasse enfoiré, et moi je dis, je suis désolé, et il me dit rien à foutre et moi je dis pardon et il me fout un pain de mie dans la gueule et voilà comment je suis mort, je m’en souviens très bien – comme si moi j’avais oublié, comme si j’étais amnésique ou je ne sais quoi, alors que j’étais juste là, à ce moment là, puisque c’était moi le mec en question, et là je m’approche de lui, je le regarde dans les yeux, avec force et détermination et je murmure : tu commences à me casser les noix avec tes histoires à la couille, et lui et il me sourit et il me demande :
- D’accord, tu veux un jus de pomme ?
Alors j’acquiesce parce que j’aime ça, et puis on trinque à l’amitié.
Cholet-Issy les Moulineaux, 13 et 15 juillet 2008
- D’accord, tu veux un jus de pomme ?
Alors j’acquiesce parce que j’aime ça, et puis on trinque à l’amitié.
Cholet-Issy les Moulineaux, 13 et 15 juillet 2008
Le trait clignote
Le trait clignote et alors ?
Je recule mon fauteuil à bascule et j’attends, le regard rivé sur le trait, que quelque chose s’anime, derrière lui, et en moi, une image ou un sens. L’appareil photo près du scotch, c’est un fait que je ne peux nier, tout comme la présence de ce livre, qui rêve sous une couverture bleue. Deux langues en papier s’en échappent. Il n’y a rien à ajouter, à part la table, et les objets qu’elle pose, deux photos aimantée qui resteront - quoiqu’il advienne ailleurs - immobiles.
J’essaie d’éviter les questions, et la pression de ce qui pousse, mes plantes au fond et en surface, les jours qui me dépassent du dessus. Nul besoin d’espérer trouver une solution dans le ciel. C’est un plafond qui m’abrite, des murs qui me contiennent.
L’extérieur est toujours en moi ; ci-joint la frontière de mes yeux.
Il était une fois ça, me dis-je, ici quoiqu’il advienne, toujours à la même place, que je bouge ou me pose, je me transporte et me subis, me poursuis sans cesse à la trace, mes bras, mon coeur, ma tête me collent aux basques où que j’aille, ou pire encore, si je ne vais nulle part, ils me poussent vers l’avant.
Rien d’autre à faire, que d’être avec les choses.
Le répertoire en carton, appuyé sur un montant métallique, renferme des noms propres, des adresses et des chiffres, des gens plus ou moins oubliés dont il ne reste pour certains, rien d’autre qu’une trace sur cette page. Des souvenirs à peine effacés. Des corps alignés.
…
Le trait clignote et quoi ?
…
Des mots viendront peut-être, pour repousser l’instant, m’empêcher de rester assis, le regard vide sur les cahiers alignés. Une facture d’électricité. Ma carte bleue est toujours grise, à côté du pavé de post-it. J’approche mon fauteuil à bascule, comme si ce geste avait un but, signifiait quelque chose de neuf, une motivation, un désir, une idée. Non, ce n’est qu’un mouvement comme tant d’autres, sans fond et sans forme, qui existent avant qu’on ne les ait voulus. Tant de déplacements nous précèdent, trop de pensées nous entraînent. Difficile d’être entre deux eaux. Trouver le mot juste, la direction adéquate, le sens exact est impossible, une fuite sans cesse renouvelée, vers l’avant ou en arrière, les heures nous tirent par les deux bouts, sans jamais nous écarteler. Notre résistance force le respect. Puis nous mourons.
…
Le trait clignote, et voilà.
…
Autant de fois qu’il le faudra, que je voudrais le répéter. Et si je n’écris pas maintenant, qu’importe.
Au commencement tout se ressemble, c’est après que les choses se gâtent, s’embellissent aussi par endroits, façonnées sans raison valable. Si je m’arrête, c’est le silence, à part un peu de vent vers la grue, de temps à autres, un clapotis. Le ronronnement de la tour en plastique. Le bourdon vague du périphérique.
Des sons. Des images. Odeurs et cætera. Objets et projections. On ne s’échappe pas facilement.
Je ne suis pas seul, ni nulle part. Alors je deviens quelque chose. Le reste est une histoire de mots, de sang et de respiration.
Juste un trait qui clignote.
Issy les Moulineaux, 7 juillet 2008
Je recule mon fauteuil à bascule et j’attends, le regard rivé sur le trait, que quelque chose s’anime, derrière lui, et en moi, une image ou un sens. L’appareil photo près du scotch, c’est un fait que je ne peux nier, tout comme la présence de ce livre, qui rêve sous une couverture bleue. Deux langues en papier s’en échappent. Il n’y a rien à ajouter, à part la table, et les objets qu’elle pose, deux photos aimantée qui resteront - quoiqu’il advienne ailleurs - immobiles.
J’essaie d’éviter les questions, et la pression de ce qui pousse, mes plantes au fond et en surface, les jours qui me dépassent du dessus. Nul besoin d’espérer trouver une solution dans le ciel. C’est un plafond qui m’abrite, des murs qui me contiennent.
L’extérieur est toujours en moi ; ci-joint la frontière de mes yeux.
Il était une fois ça, me dis-je, ici quoiqu’il advienne, toujours à la même place, que je bouge ou me pose, je me transporte et me subis, me poursuis sans cesse à la trace, mes bras, mon coeur, ma tête me collent aux basques où que j’aille, ou pire encore, si je ne vais nulle part, ils me poussent vers l’avant.
Rien d’autre à faire, que d’être avec les choses.
Le répertoire en carton, appuyé sur un montant métallique, renferme des noms propres, des adresses et des chiffres, des gens plus ou moins oubliés dont il ne reste pour certains, rien d’autre qu’une trace sur cette page. Des souvenirs à peine effacés. Des corps alignés.
…
Le trait clignote et quoi ?
…
Des mots viendront peut-être, pour repousser l’instant, m’empêcher de rester assis, le regard vide sur les cahiers alignés. Une facture d’électricité. Ma carte bleue est toujours grise, à côté du pavé de post-it. J’approche mon fauteuil à bascule, comme si ce geste avait un but, signifiait quelque chose de neuf, une motivation, un désir, une idée. Non, ce n’est qu’un mouvement comme tant d’autres, sans fond et sans forme, qui existent avant qu’on ne les ait voulus. Tant de déplacements nous précèdent, trop de pensées nous entraînent. Difficile d’être entre deux eaux. Trouver le mot juste, la direction adéquate, le sens exact est impossible, une fuite sans cesse renouvelée, vers l’avant ou en arrière, les heures nous tirent par les deux bouts, sans jamais nous écarteler. Notre résistance force le respect. Puis nous mourons.
…
Le trait clignote, et voilà.
…
Autant de fois qu’il le faudra, que je voudrais le répéter. Et si je n’écris pas maintenant, qu’importe.
Au commencement tout se ressemble, c’est après que les choses se gâtent, s’embellissent aussi par endroits, façonnées sans raison valable. Si je m’arrête, c’est le silence, à part un peu de vent vers la grue, de temps à autres, un clapotis. Le ronronnement de la tour en plastique. Le bourdon vague du périphérique.
Des sons. Des images. Odeurs et cætera. Objets et projections. On ne s’échappe pas facilement.
Je ne suis pas seul, ni nulle part. Alors je deviens quelque chose. Le reste est une histoire de mots, de sang et de respiration.
Juste un trait qui clignote.
Issy les Moulineaux, 7 juillet 2008
Elle et l'oeil
C'est un soir qu'elle découvrit l'œil. Au fond du lit, contre son pied. D'abord elle sentit sa paupière. Un truc bizarre et plutôt doux qui frôlait ses orteils, comme un pinceau sur un dessin. Elle avait peur des araignées alors elle convulsa ses jambes, éjecta le drap et bondit, prête à écraser sa phobie sous une grille de Sudoku. C'est alors qu'elle le vit, palpitant dans l'obscurité : un œil humain et grand ouvert qui la fixait d'un air timide.
Elle était une fille comme les autres. Enfin, c'est ce que les autres disaient. Elle ne brillait pas dans la foule qui l'avait rendue anonyme. Sa vie n'était pas un roman, ni une nouvelle, ni un chapitre, à peine une phrase qu'on lit en boucle en attendant le point final. Elle existait entre guillemets mais n'osait pas être déprimée, car il n'y avait pas de raison. Elle voyageait en classe moyenne, mangeait bien, travaillait beaucoup, dormait toujours dans des draps propres. Il y avait un toit sur sa tête, et dedans, du temps. Dehors, elle traînait sa tristesse comme certains leurs rhumes de cerveau, une gêne qui agace sans broncher, qu'on accommode, qu'on apprivoise et qu'on finit par oublier.
A présent l'œil l'implorait. Ne m'écrase pas, je t'en supplie. Il battait ses cils à tout crin, comme un gosse en flagrant délit. Sur le drap housse plein de nounours, il faisait tout petit et pitié. Ils se dévisagèrent longtemps, elle de tous ses yeux, et lui de tout son être, ils ne se lâchèrent pas du regard. C'était un œil assez profond, mais qui irradiait en surface. On œil qui racontait des choses, d'un bleu tirant sur le gris clair.
Elle lui parla :
- Tu m'entends ?
L'œil était sourd, évidemment. Peut-être lisait-il sur les lèvres. En tout cas s'il ne sut répondre, sa pupille se contracta au coeur d'un iris suspicieux. Terrorisé apparemment. Elle tendit lentement sa main et le recueillit dans sa paume ; il commença par frissonner. Elle l'approcha de son visage et lui sourit. L'œil se calma, encore inquiet. Elle se sentit troublée, et trembler. Personne ne l'avait vue d'aussi près. Ni regardé de cette manière. Car l'œil l'aspirait toute entière dans ses paupières écarquillées. Il s'ouvrait de plus en plus grand pour essayer de la convaincre de ne pas être écrabouillé. Il employait ses dernières forces à prouver sa fragilité.
Elle dit :
- Ne crains rien.
Puis :
- Tu me rappelles quelqu'un.
C'était vrai. Mais elle ne put dire qui. Elle le mit sur sa table de nuit, au creux d'une boîte de mouchoirs. Puis elle s'allongea près de lui. Avant d'éteindre la lumière, ils se fixèrent encore un peu. L'œil était heureux à présent, il scintillait de gratitude, et elle n'en croyait pas les siens. Plus rien ne serait comme avant. Au bout d'une heure à se contempler, la fille et l'œil s'alourdirent, et se refermèrent en même temps.
Elle n'était plus comme les autres. Elle portait partout un secret, au chaud dans une boîte à lunettes. Cette présence la justifiait aux yeux de l'univers entier. Elle le sortait dès qu'elle pouvait, enfermée dans les sanitaires, isolée dans un ascenseur, elle entrouvrait à peine l'étui et regardait son œil, toujours tendre et tendu vers elle. Le soir, elle l'installait au milieu des mouchoirs, tamisait les lumières et s'allongeait sur son lit, face à lui. Là, ils s'observaient en silence, dans une communion solennelle que seul le sommeil apaisait.
Un soir elle comprit qu'elle l'aimait. Pour la première fois l'œil pleura. De bonheur, sans doute, ils mélangèrent leurs larmes, une autre façon de s'enlacer.
Puis elle fut seule de nouveau, perdue quelque part dans le noir. Elle avait égaré son corps, ses mains, ses jambes et son visage, tous disparus de sa conscience. Elle ne ressentait plus qu'un muscle dont elle ignorait l'existence, mais qu'elle contractait sans arrêt, comme un réflexe d'un autre âge, une tentative désespérée. Sourde, au-delà du silence, elle n'entendait qu'un vide ultime, morbide et intersidéral. Alors d'un coup la terre trembla, aspirant le ciel à l'envers et elle fut inondée de lumière. Aveuglée, elle ferma les yeux, et lorsqu'elle rouvrit sa paupière, elle ne put croire ce qu'elle voyait. C'était elle-même, qui se dressait, telle un gratte-ciel en chemise de nuit, immense au dessus de son être qu'elle hésitait à écraser avec une grille de Sudoku.
Issy les Moulineaux, 24 juin 2008
Elle était une fille comme les autres. Enfin, c'est ce que les autres disaient. Elle ne brillait pas dans la foule qui l'avait rendue anonyme. Sa vie n'était pas un roman, ni une nouvelle, ni un chapitre, à peine une phrase qu'on lit en boucle en attendant le point final. Elle existait entre guillemets mais n'osait pas être déprimée, car il n'y avait pas de raison. Elle voyageait en classe moyenne, mangeait bien, travaillait beaucoup, dormait toujours dans des draps propres. Il y avait un toit sur sa tête, et dedans, du temps. Dehors, elle traînait sa tristesse comme certains leurs rhumes de cerveau, une gêne qui agace sans broncher, qu'on accommode, qu'on apprivoise et qu'on finit par oublier.
A présent l'œil l'implorait. Ne m'écrase pas, je t'en supplie. Il battait ses cils à tout crin, comme un gosse en flagrant délit. Sur le drap housse plein de nounours, il faisait tout petit et pitié. Ils se dévisagèrent longtemps, elle de tous ses yeux, et lui de tout son être, ils ne se lâchèrent pas du regard. C'était un œil assez profond, mais qui irradiait en surface. On œil qui racontait des choses, d'un bleu tirant sur le gris clair.
Elle lui parla :
- Tu m'entends ?
L'œil était sourd, évidemment. Peut-être lisait-il sur les lèvres. En tout cas s'il ne sut répondre, sa pupille se contracta au coeur d'un iris suspicieux. Terrorisé apparemment. Elle tendit lentement sa main et le recueillit dans sa paume ; il commença par frissonner. Elle l'approcha de son visage et lui sourit. L'œil se calma, encore inquiet. Elle se sentit troublée, et trembler. Personne ne l'avait vue d'aussi près. Ni regardé de cette manière. Car l'œil l'aspirait toute entière dans ses paupières écarquillées. Il s'ouvrait de plus en plus grand pour essayer de la convaincre de ne pas être écrabouillé. Il employait ses dernières forces à prouver sa fragilité.
Elle dit :
- Ne crains rien.
Puis :
- Tu me rappelles quelqu'un.
C'était vrai. Mais elle ne put dire qui. Elle le mit sur sa table de nuit, au creux d'une boîte de mouchoirs. Puis elle s'allongea près de lui. Avant d'éteindre la lumière, ils se fixèrent encore un peu. L'œil était heureux à présent, il scintillait de gratitude, et elle n'en croyait pas les siens. Plus rien ne serait comme avant. Au bout d'une heure à se contempler, la fille et l'œil s'alourdirent, et se refermèrent en même temps.
Elle n'était plus comme les autres. Elle portait partout un secret, au chaud dans une boîte à lunettes. Cette présence la justifiait aux yeux de l'univers entier. Elle le sortait dès qu'elle pouvait, enfermée dans les sanitaires, isolée dans un ascenseur, elle entrouvrait à peine l'étui et regardait son œil, toujours tendre et tendu vers elle. Le soir, elle l'installait au milieu des mouchoirs, tamisait les lumières et s'allongeait sur son lit, face à lui. Là, ils s'observaient en silence, dans une communion solennelle que seul le sommeil apaisait.
Un soir elle comprit qu'elle l'aimait. Pour la première fois l'œil pleura. De bonheur, sans doute, ils mélangèrent leurs larmes, une autre façon de s'enlacer.
Puis elle fut seule de nouveau, perdue quelque part dans le noir. Elle avait égaré son corps, ses mains, ses jambes et son visage, tous disparus de sa conscience. Elle ne ressentait plus qu'un muscle dont elle ignorait l'existence, mais qu'elle contractait sans arrêt, comme un réflexe d'un autre âge, une tentative désespérée. Sourde, au-delà du silence, elle n'entendait qu'un vide ultime, morbide et intersidéral. Alors d'un coup la terre trembla, aspirant le ciel à l'envers et elle fut inondée de lumière. Aveuglée, elle ferma les yeux, et lorsqu'elle rouvrit sa paupière, elle ne put croire ce qu'elle voyait. C'était elle-même, qui se dressait, telle un gratte-ciel en chemise de nuit, immense au dessus de son être qu'elle hésitait à écraser avec une grille de Sudoku.
Issy les Moulineaux, 24 juin 2008
Mille ans s'étaient écoulés
Je m’étais à peine retourné un instant, le temps de sortir une coupelle du lave-vaisselle, que mille ans s’étaient écoulés. Les arbres du jardin, qui la seconde d’avant peinaient encore à griffer le balcon du troisième, dépassaient à présent le toit de l’hôtel Pullman, crevant de leur cime le ventre gonflé d’une lune à demi rongée. Leur tronc autrefois si maigre qu’ils me rappelaient ma petite voisine de palier anorexique, fine comme la pointe d’une punaise, et qu’on avait retrouvée morte, coincée entre les portes de l’ascenseur la veille du onze septembre 2001, leur tronc donc semblait maintenant des baleines obèses, larges comme des centrales nucléaires. Ailleurs mais pas très loin, le bébé merle qui hier au soir sifflotait des airs d’opéra, s’était tu pour l’éternité, peut-être mort de vieillesse sur une antenne parabolique couverte de mousse et poussière. Moi, j’enfonçais mon index dans la purée de graisse qui recouvrait le carreau, dessinait un coeur tordu où j’aperçus mon reflet, yeux dans les yeux. Je n’étais plus rasé de près, mais barbu blanc comme un druide, et mes cheveux gonflaient en touffes de neige, jusqu’à caresser les écailles du plafond, s’emmêlant aux fils électriques dénudés que vomissaient les douilles vides des ampoules éclatées. J’avais, sur le front, le menton, et à la commissure des lèvres, des fossés de peaux creusés à la pelleteuse, des canyon de rides, des gorges si profondes que j’y voyaient des pirogues, des forêts, des grattes ciels, des landes, des steppes, des montagnes russes enclavées, tout un monde de petits hommes, enfants, insectes et mammouths, logés au chaud entre mes plis séculaires, abrités au creux de mes pores, inconscients d’être parasites, bactéries ou microbes, envahisseurs insouciants de mon corps sans âge ni souvenir. Mille ans s’étaient écoulés, le temps de sortir cette coupe du lave-vaisselle, et que je serrais dans mes doigts remplis d’os, jusqu'à ce qu’elle s’effrite et se délite en un crachin de porcelaine, une pincée de sable bleu saupoudrant le carrelage d’immondices où mes pieds invisibles s’embourbaient, avalés jusqu’aux tibia dans des strates successives de résidus organiques, cimetières de fleurs séchées, mer de mouches, champs d’épluchures de patates, le tout décomposé, pétrifié, en gelée, en purée, en ciment. En levant haut mes chevilles, comme si je marchais avec des skis, je me sortais du bourbier et avançais péniblement, de ma cuisine à mon couloir, jusqu’à la porte de sortie. Le palier était couvert de ronces, sur lesquelles des mures noires brillaient, plus grosses que des pastèques, et j’y enfonçais toute ma bouche, affamé, mon visage collé dans le sucre remuait à la manière des chats, et sur mes papilles excitées un plaisir neuf se déposait, sensation longtemps oubliée, de paix et d’euphorie, comme si rien n’existait plus que le goût de la baie, sa texture sur ma langue et son lait dans ma gorge. Mille ans s’étaient écoulés. Mais où ? Dans quel tunnel, quel pont, quelle trou noir ? Comment pouvais-je en être sûr d’ailleurs ? Ce n’était qu’une impression. Peut-être n’était-ce pas mille, mais deux mille, dix mille, ou alors moins, cent ans, dix ans, deux ans ou juste un jour, une heure pas plus, à peine une seconde. J’appuyais sur le bouton de l’ascenseur, qui s’enfonça dans du beurre, puis la cabine ouvrit sa fente et je pénétrais dans le cube où des lianes portaient des babouins à lunettes, stade évolué de mes vieux singes, et qui débattaient sans me prêter la moindre attention du sens de l’éternel retour. Un bel ara jouait aux dames avec un genre de dinosaure, et nous atteignîmes le rez-de-chaussée. Dehors, sous les immenses arbres, les pavés libéraient une plage, des dunes, des crabes et de l’écume, et à la place de ma rue, des vagues s’enroulaient en chuchotant des contes de Grimm et d’Andersen. Alors je la vis toute nue. Mon amour n’avait pas vieilli. Sur un drap d’étoiles de mer, elle m’attendait étendue. Je m’allongeais à ses côtés, prêt à attendre l’éternité contre son cœur et dans ses bras. Belle comme le jour et cætera, elle tourna son regard vers moi, m’embrassa fort puis murmura :
- Chéri, quand tu auras fini de vider le lave-vaisselle, tu pourras me filer un coup de main pour le linge ?
Ému, je rangeais la coupelle, à sa place dans le placard.
Mille ans s’étaient écroulés.
Issy les Moulineaux, 15 juin 2008
- Chéri, quand tu auras fini de vider le lave-vaisselle, tu pourras me filer un coup de main pour le linge ?
Ému, je rangeais la coupelle, à sa place dans le placard.
Mille ans s’étaient écroulés.
Issy les Moulineaux, 15 juin 2008
Rêve en acier
Il se souvient avoir pleuré des larmes grosses comme ces valises qu’on traîne dans les escalators, dans les couloirs d’aéroports, ces gares d’où on ne part jamais et où l’on traîne près des wagons, un sandwich humide à la main. Il chialait pire que des madeleines, une boulangerie toute entière lui reniflait dans les narines, et il morvait des croissants chauds, des crocodiles en chocolat et des religieuses au café qui priaient un Jésus en sucre. Assis à la table d’une terrasse, au cours d’un été sans indien, un ami lui tenait la main, et lui, les yeux crevés de poches, il geignait toute sa belle famille, sa mère ses cousines sa grand-mère, son canari, son pinscher nain et puis le petit chaperon rouge, le loup, les cochons, les moutons, bref toute une ménagerie de verre qui lui coulait par les paupières. Glacé sous son crâne en carton, la belle au bois dormait, avec une seringue dans les veines, une culotte verte et déchirée, encore trempée, sanguinolente et des nuées d’abeilles zombies éjaculaient dans ses oreilles. Son cœur, enfin ce qu’il en restait, épluchait des tonnes d’artichauts, la vinaigrette lui brûlait les yeux sur l’assiette comme il se dévorait la langue, coupée en dés à la fourchette, il pleuvait des cordes sur sa tête où des pendus barbus bandaient. Il se rappelle avoir crié, sauf que sa voix était une autre, le chant d’une sirène de pompier bloquée dans un embouteillage, un grand brûlé s’épluchait le nez à la vitre. Ses dents restaient collées, émail soudé, gencives mouillées, et en voulant ouvrir la bouche, ça lui explosait à la gueule, une voiture piégée, un avion détourné, une bombe à retardement qui giclait plein de billes colorées. Telles étaient ses larmes encore, des boules chinoises multicolores, gouttes arrachées à la fontaine qui s’évaporent à peine lâchées dans l’atmosphère, et son ami ni pouvait rien, à part lui écraser la main en murmurant ça va passer ça va passer ça va passer. Sauf que rien ne s’arrête jamais, puisque le temps cueille des cerises, et que le sommeil a ses lois, ses tables de multiplications, et qu’à l’instant d’ouvrir les yeux, il lui reste encore des souvenirs, comme un chewing-gum dans les cheveux, qui ne tardent pas à s’effacer, fuir à toute jambes dans sa cervelle, et dont il ne conserve qu’une vieille impression de douleur, un cadavre exquis sous anesthésie. Puis rien. Il retrouve sa table de chevet, son soleil entre les volets, et l’air a toujours le même goût, entre la figue, le raisin et le chou, les draps fleurent un peu le printemps, à cause de la lessive et du mois d’avril qui bourgeonne. Tout existe encore et son corps aussi. Rien n’a disparu dans la nuit, les choses sont toujours à leur place, peut-être tant mieux, peut-être hélas. Et lui toujours vivant ici. Comme hier. Plutôt content. Ce n’est pas pour tout de suite l’enterrement. Il jette un coup d’œil à ses mains, se gratte les couilles du bout des ongles, ébouriffe ses cheveux noués et envisage le nouveau jour au chiffres clignotant de sa montre. Et puis il sent un truc sur ses joues, du carton sec qui se craquelle, alors seulement il se rappelle, sans savoir pourquoi ni comment, il se souvient d’un rêve d’acier, il se souvient avoir pleuré…
Issy les Moulineaux, 14 avril 2008
Issy les Moulineaux, 14 avril 2008
Une main à la fenêtre
Je vois une main à la fenêtre, tous les matins, à 9H12. Cette main agite un chiffon rose. Le volet électrique s’ouvre, et la main sort par la fenêtre, son chiffon rose entre les doigts, qu’elle agite 42 fois, toujours de la même façon, au dessus des arbres et des balcons. La première fois que j’ai vu cette main, c’était par hasard, un matin, pendant que je sirotais mon premier café, fumais ma première cigarette. Je regardais par ma fenêtre, parce que le ciel s’annonçait bleu, et que j’aime contempler la grue, au loin là-bas, devant chez moi. Parfois, mais c’est une autre histoire, je rêve aussi d’y être assis, aux cieux d’Issy les Moulineaux, à cinquante mètre de hauteur, seul à la place du conducteur, enfermé dans le cube en verre, à soulever les grosses pierres, au milieu des ailes des pigeons. C’est alors que je vis cette main, ce matin là, sortir pour la première fois, à 9H12 exactement. Comme je n’avais rien à faire d’autre, je me mis à compter les coups qu’elle imposait au chiffon rose. J’imaginais, je ne sais pourquoi, qu’un compte à rebours commençait, et qu’au moment où cette main en aurait fini de danser, disparaissant de la fenêtre, je m’évanouirais moi aussi, aspiré par un tourbillon, un trou creusé dans le trottoir, comme dans ces tours de magie noire. La main agita le torchon précisément 42 fois, de la poussière s’en échappa, comme une averse d’étincelles lâchée dans les traits du soleil. Puis elle s’arrêta. Moi, je n’étais pas mort, ni même évaporé, mais toujours là, planté au même endroit, ma cigarette tombée en cendres, mon café froid sous le ciel tendre qui surplombait la grue immense. Alors, comme elle était venue, la main aussitôt disparut dans l’espace vide de la fenêtre, et après quelques secondes à attendre que la malédiction s’accomplisse, que mon monde immobile s’achève d’une façon plus ou moins jolie (mon cœur peinturlure le salon, ma cervelle fait de la purée, mon foie est léché par les chiens, mes poumons sont trempés dans l’huile), je vis que rien ne se passait, que l’air glissait entre mes dents, que la journée recommençait, malgré cette main à la fenêtre, comme avant, toujours vivant, si bien que je n’y pensais plus. Puis il y eut un lendemain, comme c’est assez souvent le cas, et la même heure revint me voir. A 9HI2 exactement, la main sortit par la fenêtre, avec le même chiffon rose, qu’elle agita 42 fois, avant de disparaître encore. Cette fois, je n’eus pas vraiment peur. Je fus même plutôt captivé, comme par le pendule de l’hypnose, cette boule qui danse en face des yeux, et qui vous plonge à reculons, vers vos romans photos cachés, vos vieilles histoires censurées, secrets de famille et autres viols à l’étalage. Pendant que la main agitait le chiffon rose à la fenêtre, des souvenirs me remontaient dans un ascenseur électrique, des fantômes soulevèrent des plaques, jonglèrent avec leurs boulets rouges, et je vis encore mon grand-père, comme souvent pendant mes nuits troubles, sur un tricycle gigantesque, ses pieds soudés aux pédales, un tronc d’arbre troué au nombril qui chante quand il me prend dans ses bras. Voilà, je vis encore bien d’autres choses que je n’ose pas écrire ici, des trucs à faire rougir les roses, à faire manger les pissenlits. Le jour d’après, évidemment, j’étais posté à mon balcon, à 9H12 exactement, et la main fut au rendez-vous, pour valser ses 42 coups. Cette fois, je n’eus aucune vision, ni terreur, ni même illusions, je regardais juste le chiffon qui exhalait des graines d’or, molécules lâchées dans l’espace, arrachées à la pesanteur, qui avaient dû être autre chose avant de se désagréger, des bouts d’objets, morceaux de chaises ou de jouets, des pellicules capillaires, des ongles usés aux caresses, et mes pensées vagabondèrent, le long de la peau de cette main, quand je compris en un éclair qu’elle appartenait à quelqu’un. Derrière chaque porte entrouverte, derrière chaque serrure, chaque vitre, chaque paupière, se cache toujours un univers, et ce que l’on voit en surface n’est que le reflet d’un miroir qui ne renvoie que notre image, nos propres fantasmes déformés, nos désirs sombres, inavoués, se logent partout en bas relief, pour nous faire croire que l’on existe dans toutes les dimensions possibles, alors qu’au fond, nous le savons, nous ne sommes rien qu’un bout du temps avec plein de pensées dedans. Cette main, cette heure, et ce chiffon, n’avait rien à faire avec moi, ne m’adressait aucun message, mais remplissait juste une tâche qui excluait mon existence. Il y avait, évidemment, un but que je ne pouvais comprendre, une habitude singulière qui n’avait de sens que pour elle-même, et dont je ne saurais jamais rien. Qu’elle fut princesse ou ménagère, libre comme l’air ou prisonnière, cette main s’accrochait à un bras, lui-même agrafé à un corps mu par sa propre volonté, dans sa logique inexpliquée. De tout cela, au fond des choses, je n’étais qu’un témoin passif, un dérangé contemplatif qui cherche toujours une façon de croire que tout a une raison, histoire de ne pas aller voir sa vérité dans le miroir.
Depuis ce jour où je compris que cette main ne voulait rien dire, tous les matins, à 9H12, je la fixe avec le sourire, et pendant que la grue girouette, mon café fume une cigarette.
Issy les Moulineaux, le 13 mars 2008
Depuis ce jour où je compris que cette main ne voulait rien dire, tous les matins, à 9H12, je la fixe avec le sourire, et pendant que la grue girouette, mon café fume une cigarette.
Issy les Moulineaux, le 13 mars 2008
samedi 6 décembre 2008
Comment je suis devenu ringard (conseil aux amateurs)
Me voilà résolu, après moult hésitation, à vous raconter comment j'ai réussi à devenir ringard. J'ai pris cette décision suite aux multiples requêtes qui m'ont été adressées par courriers, e-mail et SMS, ainsi que plus directement, lors d'entretiens privés accordés à mes proches ou à des inconnus (on m'aborde régulièrement dans la rue à ce propos).
Avant toute chose, sachez que je ne parlerai ici que de ma propre expérience, et qu'en aucune façon, je ne me targuerai d'avoir la science infuse sur ce sujet. Dans cette quête comme dans beaucoup d'autres, il n'existe pas de recette idéale, et chacun doit, pour atteindre son but, suivre son propre chemin, aussi difficile et rocailleux soit-il. Pour ceux d'entre vous (et je sais qu'ils sont nombreux), qui rêvent un jour de suivre cette voie, ce témoignage, bien qu'empirique et assumé comme tel, servira peut-être à donner quelques clés de compréhension, soulever des questionnements utiles, éviter les écueils habituels, et pourquoi pas, je l'espère, à renforcer des vocations fragiles. J'ose espérer également que l'expérience partagée ici permettra aux générations futures, qui souhaiteraient emprunter cette route, de se rassurer quant à la possibilité de réussir un tel pari. A ceux là, je dis, en toute franchise et modestie : n'ayez pas peur et battez vous pour votre rêve, si j'ai réussi alors vous pouvez réussir aussi.
Devenir ringard - c'est une évidence qui mérite d'être répétée- est un combat de tous les instants. On ne devient pas ringard par hasard, comme ça, en chaussettes devant sa télévision. Ne croyez pas que la ringardise tombera du ciel dans votre bouche. Il vous faudra lutter, tomber, recommencer sans cesse, et verser un nombre incalculable de larmes pour, peut-être un jour, accéder au pinacle.
La première chose dont il faut se méfier, de mon point de vue, évidemment, c'est le désir d'imitation. On ne devient pas ringard pour ressembler à une idole quelconque, on ne peut pas non plus calquer la substance de sa ringardise personnelle sur celle d'un ringard aguerri. Il faut, pour chacun, trouver le ringard qui sommeille en soi, le ringard originel, celui qui attend d'être découvert et qui ne ressemble à aucun autre. Sans cela, et malgré vos efforts, vous risquez fort de restez à la mode toute votre vie.
Un autre conseil qui me semble fondamental : soyez patients. Il est très difficile de devenir ringard trop jeune, et même si certains y arrivent, ils font figure d'exception et ne doivent en aucun cas être pris pour modèle exclusif (tous les poètes ne sont pas Rimbaud, si vous me permettez le parallèle). De plus, n'oublions pas qu'il est par nature beaucoup plus complexe pour un jeune d'être ringard, étant donné que le jeune est, du fait même de sa jeunesse, naturellement branché.
Dans mon cas, par exemple, cela a pris des années. Je suis, comme on dit, un ringard à maturation lente. J'ai commencé, comme beaucoup, dès l'adolescence, mais malgré un travail acharné de tous les instants, je n'ai réussi à atteindre mon objectif qu'à l'apparition de mes premiers cheveux blancs. Il m'aura donc fallu attendre 35 ans pour pouvoir me présenter au monde, sûr de moi et de ma ringardise.
Les difficultés furent nombreuses. J'avais pourtant choisi une triple voie royale (histoire de mettre le plus de chance possible de mon côté) : la poésie, le théâtre et la chanson française, qui étaient à l'époque, (avec le Rockabilly, le smurf et les échecs), des pratiques à fort potentiel ringardatoire. J'ai donc intégré une école de théâtre de deuxième catégorie, avant de me lancer dans la création collective d'un groupe de musique à textes humoristiques, qui mit immédiatement (mais sans succès) toutes les chances de son côté pour rester dans la zone de ringarditude dite « alternative». Les quatre premières années, cela marcha à merveille, puisque personne ne misa un kopeck sur notre potentiel à intégrer la machine culturelle et commerciale, qui, on le sait, transforme immédiatement les ringards en herbe en artistes prometteurs, voire (pire) avant-gardistes. Hélas, par un sale coup du sort et malgré tous nos efforts, force fut de constater que nous avions tapé dans l'oeil de quelques jeunes en mal d'idoles, immédiatement suivis par une horde de producteurs bien intentionnés, programmateurs avisés et consorts, si bien qu'en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, nous étions devenus sans l'avoir désiré, un de ces groupes branchés sur le devant de la scène, avec une réputation sans tâche et un public collés à nos baskets bio.
Evidemment, certains (pas moi) renoncèrent à l'idéal de notre folle jeunesse, rester ringards envers et contre tout, et cédèrent au chants des trompettes de la renommée, sans aucune autre forme de remords. Cet état de fait devint vite, bien sûr, source de conflits et de déchirements. La boucle était bouclée. Le lait tiré. Le mariage consommé.
J'ai donc pris mes clics, mes clacs et mes espoirs, et suis reparti, tout seul, sur ce douloureux chemin de fortune. Je chanterai en solo à présent, de la chanson à textes authentique à la sauce poétique, sans actualité, sans réalisme, et bien sûr sans aucun talent. Je mettrai le paquet, pour arriver coûte que coûte à imposer un style usé et dépassé, vieux jeu à souhait, afin de me tailler une mauvaise réputation à la hauteur de mes ambitions.
Il s'est avéré que j'avais fait le bon choix. A peine mes premières chansons écrites, et les premiers concerts donnés, le public disparu, les programmateurs itou, les producteurs regardèrent leur chaussures, le téléphone arrêta de sonner, et plus personne (à part quelques irréductibles dont je n'arrive toujours pas à me débarrasser) ne prit la peine de s'intéresser à mon existence. Tout était effacé. Je n'avais plus qu'à cultiver mon aigreur (un bon ringard se doit d'être aigri) et le tour était joué. J'étais enfin devenu vieux, pauvre, ringard et sans intérêt pour mes contemporains. Et c'est ainsi que je me présente aujourd'hui à vos yeux ébahis et admiratifs, et certainement (sauf mauvaise surprise, la mode évolue tellement vite) pour le restant de mes jours. Je suis enfin un ringard de catégorie supérieure, un pur looser première classe. J'ai peut-être l'air de me la péter, mais sachez que ça ne s'est pas fait tout seul et que malgré mon bonheur, je n'en tire qu'une gloire relative, la chance ayant beaucoup joué en ma faveur.
Quoiqu'il en soit, je suis content d'avoir pu partager cette merveilleuse aventure humaine avec vous, et reste, bien sûr, à votre entière disposition pour tout conseil supplémentaire à ce sujet.
Issy les Moulineaux 11 mars 2008
Avant toute chose, sachez que je ne parlerai ici que de ma propre expérience, et qu'en aucune façon, je ne me targuerai d'avoir la science infuse sur ce sujet. Dans cette quête comme dans beaucoup d'autres, il n'existe pas de recette idéale, et chacun doit, pour atteindre son but, suivre son propre chemin, aussi difficile et rocailleux soit-il. Pour ceux d'entre vous (et je sais qu'ils sont nombreux), qui rêvent un jour de suivre cette voie, ce témoignage, bien qu'empirique et assumé comme tel, servira peut-être à donner quelques clés de compréhension, soulever des questionnements utiles, éviter les écueils habituels, et pourquoi pas, je l'espère, à renforcer des vocations fragiles. J'ose espérer également que l'expérience partagée ici permettra aux générations futures, qui souhaiteraient emprunter cette route, de se rassurer quant à la possibilité de réussir un tel pari. A ceux là, je dis, en toute franchise et modestie : n'ayez pas peur et battez vous pour votre rêve, si j'ai réussi alors vous pouvez réussir aussi.
Devenir ringard - c'est une évidence qui mérite d'être répétée- est un combat de tous les instants. On ne devient pas ringard par hasard, comme ça, en chaussettes devant sa télévision. Ne croyez pas que la ringardise tombera du ciel dans votre bouche. Il vous faudra lutter, tomber, recommencer sans cesse, et verser un nombre incalculable de larmes pour, peut-être un jour, accéder au pinacle.
La première chose dont il faut se méfier, de mon point de vue, évidemment, c'est le désir d'imitation. On ne devient pas ringard pour ressembler à une idole quelconque, on ne peut pas non plus calquer la substance de sa ringardise personnelle sur celle d'un ringard aguerri. Il faut, pour chacun, trouver le ringard qui sommeille en soi, le ringard originel, celui qui attend d'être découvert et qui ne ressemble à aucun autre. Sans cela, et malgré vos efforts, vous risquez fort de restez à la mode toute votre vie.
Un autre conseil qui me semble fondamental : soyez patients. Il est très difficile de devenir ringard trop jeune, et même si certains y arrivent, ils font figure d'exception et ne doivent en aucun cas être pris pour modèle exclusif (tous les poètes ne sont pas Rimbaud, si vous me permettez le parallèle). De plus, n'oublions pas qu'il est par nature beaucoup plus complexe pour un jeune d'être ringard, étant donné que le jeune est, du fait même de sa jeunesse, naturellement branché.
Dans mon cas, par exemple, cela a pris des années. Je suis, comme on dit, un ringard à maturation lente. J'ai commencé, comme beaucoup, dès l'adolescence, mais malgré un travail acharné de tous les instants, je n'ai réussi à atteindre mon objectif qu'à l'apparition de mes premiers cheveux blancs. Il m'aura donc fallu attendre 35 ans pour pouvoir me présenter au monde, sûr de moi et de ma ringardise.
Les difficultés furent nombreuses. J'avais pourtant choisi une triple voie royale (histoire de mettre le plus de chance possible de mon côté) : la poésie, le théâtre et la chanson française, qui étaient à l'époque, (avec le Rockabilly, le smurf et les échecs), des pratiques à fort potentiel ringardatoire. J'ai donc intégré une école de théâtre de deuxième catégorie, avant de me lancer dans la création collective d'un groupe de musique à textes humoristiques, qui mit immédiatement (mais sans succès) toutes les chances de son côté pour rester dans la zone de ringarditude dite « alternative». Les quatre premières années, cela marcha à merveille, puisque personne ne misa un kopeck sur notre potentiel à intégrer la machine culturelle et commerciale, qui, on le sait, transforme immédiatement les ringards en herbe en artistes prometteurs, voire (pire) avant-gardistes. Hélas, par un sale coup du sort et malgré tous nos efforts, force fut de constater que nous avions tapé dans l'oeil de quelques jeunes en mal d'idoles, immédiatement suivis par une horde de producteurs bien intentionnés, programmateurs avisés et consorts, si bien qu'en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, nous étions devenus sans l'avoir désiré, un de ces groupes branchés sur le devant de la scène, avec une réputation sans tâche et un public collés à nos baskets bio.
Evidemment, certains (pas moi) renoncèrent à l'idéal de notre folle jeunesse, rester ringards envers et contre tout, et cédèrent au chants des trompettes de la renommée, sans aucune autre forme de remords. Cet état de fait devint vite, bien sûr, source de conflits et de déchirements. La boucle était bouclée. Le lait tiré. Le mariage consommé.
J'ai donc pris mes clics, mes clacs et mes espoirs, et suis reparti, tout seul, sur ce douloureux chemin de fortune. Je chanterai en solo à présent, de la chanson à textes authentique à la sauce poétique, sans actualité, sans réalisme, et bien sûr sans aucun talent. Je mettrai le paquet, pour arriver coûte que coûte à imposer un style usé et dépassé, vieux jeu à souhait, afin de me tailler une mauvaise réputation à la hauteur de mes ambitions.
Il s'est avéré que j'avais fait le bon choix. A peine mes premières chansons écrites, et les premiers concerts donnés, le public disparu, les programmateurs itou, les producteurs regardèrent leur chaussures, le téléphone arrêta de sonner, et plus personne (à part quelques irréductibles dont je n'arrive toujours pas à me débarrasser) ne prit la peine de s'intéresser à mon existence. Tout était effacé. Je n'avais plus qu'à cultiver mon aigreur (un bon ringard se doit d'être aigri) et le tour était joué. J'étais enfin devenu vieux, pauvre, ringard et sans intérêt pour mes contemporains. Et c'est ainsi que je me présente aujourd'hui à vos yeux ébahis et admiratifs, et certainement (sauf mauvaise surprise, la mode évolue tellement vite) pour le restant de mes jours. Je suis enfin un ringard de catégorie supérieure, un pur looser première classe. J'ai peut-être l'air de me la péter, mais sachez que ça ne s'est pas fait tout seul et que malgré mon bonheur, je n'en tire qu'une gloire relative, la chance ayant beaucoup joué en ma faveur.
Quoiqu'il en soit, je suis content d'avoir pu partager cette merveilleuse aventure humaine avec vous, et reste, bien sûr, à votre entière disposition pour tout conseil supplémentaire à ce sujet.
Issy les Moulineaux 11 mars 2008
Histoire vraie (paru dans Charlie Hebdo du 23 mars 2005)
Je suis né de gauche. Enfant je dessinais des bites sur le visage de Giscard. Dans mon cerveau brouillon, être de gauche, c'était simple comme La guerre des étoiles: les gentils communistes se battent contre les méchants capitalistes. J'étais du bon côté de la Force.
Je suis aussi né juif. Enfin, c'est ce que disait mon père, qui comme tout bon coco, était athée militant. C'était un peu moins simple à comprendre: autant je me sentais bien dans le costume du gentil de gauche, autant juif, c'était pas trop à la mode. J'étais pas super partant pour faire partie des squelettes qui montent dans le train.
Malgré tout chaque fois qu'un gamin blaguait sur les fours crématoires, j'avais du mal à ne pas rire _de mon étoile_ jaune. Ado, à la récré, je n'avais aucun problème à brandir l'étendard communiste, le poing tendu des damnés de la terre, justicier de l'espace, ça j'en étais fier, délégué de classe, je menais les grèves. Par contre mon bagage juif, je l'oubliais régulièrement sous le matelas du lit de ma chambre à gaz.
D'un coup j'ai eu vingt ans. Moins communiste mais toujours militant, enragé, engagé, de toutes les manifs, contre toutes les injustices: antilibéral, anticlérical, anti-Front national, anti- puis altermondial, j'avais pris le pack complet pour les débats en -al de fin de soirée et je trouvais ma lutte très classe
Quelque part je devais encore être un peu juif, au bout du couloir, le dimanche entre midi et deux, mais je n'y pensais jamais.
Le lendemain j'ai eu vingt-cinq ans. Dans un cortège à la mémoire de Brahim, un super pote m'a regardé dans les yeux en beuglant: "A bas Israël!" J'ai opiné du chef, en plissant quand même un peu les sourcils comme devant un truc nouveau dans une vitrine. Jour après jour, de plus en plus de potes m'ont tendu des tracts avec des slogans tout neufs: "On est tous des Palestiniens!", "Le sionisme est un fléau!", etc. Moi, comme j'avais pris tout le pack de gauche chez le marchand d'idées reçues, j'ai adhéré au discours et récité la leçon.
Jusqu'au moment où une ombre m'a dit: "Aujourd'hui y'a plus que les juifs pour défendre Israël!"
J'ai cligné de l'œil. Un doigt en est sorti. Puis une larme. J’ai senti le vent qui tournait, sale et puissant, dans le dos d’une pensée unique.
J’ai pris un Spasfon, mon courage à deux main, et j’ai questionné mes camarades.
Le premier m’a dit: “T’es parano, on a rien contre les juifs puisqu’on en à dans nos manifs!”
Un autre: “Israël on veut pas le détruire, de toute façon on pourrait pas, vu que les Etats-Unis sont derrière!”
Une autre: “Les juifs dès qu’on les critique, ils nous balancent la Shoah, alors que c’est eux qui se comportent comme des nazis!”
La même: "On va pas rester scotché toute notre vie sur un point de détail!” (lapsus véridique).
J’aurais besoin de tout un Charlie pour me faire l’écho de cette unanimité de gauche.
J’ai changé d’avis: je n’étais plus pro-Palestinien. Je n'etais toujours pas pro-Israelien. J’étais toujours de gauche mais complètement “La Paix maintenant!”. C’était la meilleure façon de cumuler mes idéaux zapatistes et ma compréhension du sionisme.
Comme toutes les histoires, la mienne a une fin. Un soir que j’essayais d’exprimer mon nouveau point de vue à un ami altermondialiste, il me mit la main sur l’épaule et murmura d’un ton plein de compassion: “Tu sais Franckie, dans ce débat tu as tort de mettre en avant ton identité.”
J’ai ravalé ma salive.
Mon cas était réglé.
Je n’étais plus de gauche.
Juste un juif.
Je suis aussi né juif. Enfin, c'est ce que disait mon père, qui comme tout bon coco, était athée militant. C'était un peu moins simple à comprendre: autant je me sentais bien dans le costume du gentil de gauche, autant juif, c'était pas trop à la mode. J'étais pas super partant pour faire partie des squelettes qui montent dans le train.
Malgré tout chaque fois qu'un gamin blaguait sur les fours crématoires, j'avais du mal à ne pas rire _de mon étoile_ jaune. Ado, à la récré, je n'avais aucun problème à brandir l'étendard communiste, le poing tendu des damnés de la terre, justicier de l'espace, ça j'en étais fier, délégué de classe, je menais les grèves. Par contre mon bagage juif, je l'oubliais régulièrement sous le matelas du lit de ma chambre à gaz.
D'un coup j'ai eu vingt ans. Moins communiste mais toujours militant, enragé, engagé, de toutes les manifs, contre toutes les injustices: antilibéral, anticlérical, anti-Front national, anti- puis altermondial, j'avais pris le pack complet pour les débats en -al de fin de soirée et je trouvais ma lutte très classe
Quelque part je devais encore être un peu juif, au bout du couloir, le dimanche entre midi et deux, mais je n'y pensais jamais.
Le lendemain j'ai eu vingt-cinq ans. Dans un cortège à la mémoire de Brahim, un super pote m'a regardé dans les yeux en beuglant: "A bas Israël!" J'ai opiné du chef, en plissant quand même un peu les sourcils comme devant un truc nouveau dans une vitrine. Jour après jour, de plus en plus de potes m'ont tendu des tracts avec des slogans tout neufs: "On est tous des Palestiniens!", "Le sionisme est un fléau!", etc. Moi, comme j'avais pris tout le pack de gauche chez le marchand d'idées reçues, j'ai adhéré au discours et récité la leçon.
Jusqu'au moment où une ombre m'a dit: "Aujourd'hui y'a plus que les juifs pour défendre Israël!"
J'ai cligné de l'œil. Un doigt en est sorti. Puis une larme. J’ai senti le vent qui tournait, sale et puissant, dans le dos d’une pensée unique.
J’ai pris un Spasfon, mon courage à deux main, et j’ai questionné mes camarades.
Le premier m’a dit: “T’es parano, on a rien contre les juifs puisqu’on en à dans nos manifs!”
Un autre: “Israël on veut pas le détruire, de toute façon on pourrait pas, vu que les Etats-Unis sont derrière!”
Une autre: “Les juifs dès qu’on les critique, ils nous balancent la Shoah, alors que c’est eux qui se comportent comme des nazis!”
La même: "On va pas rester scotché toute notre vie sur un point de détail!” (lapsus véridique).
J’aurais besoin de tout un Charlie pour me faire l’écho de cette unanimité de gauche.
J’ai changé d’avis: je n’étais plus pro-Palestinien. Je n'etais toujours pas pro-Israelien. J’étais toujours de gauche mais complètement “La Paix maintenant!”. C’était la meilleure façon de cumuler mes idéaux zapatistes et ma compréhension du sionisme.
Comme toutes les histoires, la mienne a une fin. Un soir que j’essayais d’exprimer mon nouveau point de vue à un ami altermondialiste, il me mit la main sur l’épaule et murmura d’un ton plein de compassion: “Tu sais Franckie, dans ce débat tu as tort de mettre en avant ton identité.”
J’ai ravalé ma salive.
Mon cas était réglé.
Je n’étais plus de gauche.
Juste un juif.
De retour à la raison
C'était les vacances. Les vacances sont finies. Je rentre chez moi. Mais chez moi n'est plus chez moi. Ce n'est pas non plus chez quelqu'un d'autre. Ce n'est pas chez ma voisine du dessous qui possède une console en merisier sur laquelle trône un napperon de dentelle crochetée de petits doigts. Non, c'est autre chose chez moi. C'est devenu ailleurs. Dans l'entrée, il n'y a plus de moquette. Un banc de sardines roses. Elles ne sentent pas le poisson, plutôt le punch coco, et elles se font griller le maillot, avec Glamour dans les palmes d'or. Devant moi, le couloir. La porte en contreplaqué est couverte de lichen tressé. Elle s'égoutte comme une serviette de plage. J'avance entre les murs, et je m'aperçois qu'entre les lais du papier peint, mes amis Jean et Florence font des hamburgers à la chaîne. J'ai une araignée au plafond. Deux frelons qui font l'amour derrière la vitre de la petite chambre bouleversée. Le lit a disparu lui aussi. Il y a un berceau à la place, rempli de coquilles d'œufs. J’entends quelqu'un qui pleure au loin, derrière les cloisons, à l'autre bout de la ville, sous un sapin de Noël. Je me souhaite la bienvenue. Le rayon de soleil est d'accord. Pourquoi ne pas éclairer ces murs où dansent des cœurs tout verts ? Je fais les coins du popotin, dans le couloir qui n'en est pas un, et j'envoie une bise au passage à mes ami Jean et Florence qui font sauter des frites au four. La salle à manger est blindée de love, de glace à la vanille et ma femme danse du ventre avec un ballon de basket en sucre. Le groupe Justice est aux platines, et le sol est jonché de mer. Dans une boîte fermée à clé, je tombe sur Aragon, en noir et blanc et en 1975, il m'adresse un baiser des doigts, au loin me suive, la tendresse d'Ulysse, après une douce traversée des eaux, tu retournes à la normale, avec du sable plein tes yeux
Issy les Moulineaux, 8 septembre 2007
Issy les Moulineaux, 8 septembre 2007
Je me rends...
Je suis coupable d'être né dans une famille de fonctionnaires, ma mère était institutrice, elle passait sa vie en vacances, et mon père, j'ai honte de le dire, était détaché à la culture dans une mairie communiste. Croyez moi, monsieur, je n'essaie pas de m'abriter derrière cette malheureuse enfance. Bon, c'est vrai qu'on m'obligeait à aller voir des spectacles, qu'on m'attachait à la bibliothèque, qu'on me bourrait le crâne de poésie, mais ça n'excuse en rien mon comportement. C'est également vrai que mes parents fréquentaient des gens bizarres et de toutes les couleurs, des éducateurs, des animateurs, des chanteurs pour enfants et même des chômeurs et des ouvriers, bref, toute une clique de parasites décomplexés qui osaient penser librement et manifester dans la rue. Ensemble, monsieur, ils aimaient bien refaire le monde, mais vous les avez pris de vitesse. Ils ont été pendus hier, sur le portail de l'Elysée. C'était pour le bien de la France
Je me rends
Monsieur le président.
Malgré ce parcours douloureux, je n'ai aucune circonstance atténuante, ni ne réclame aucune clémence. Car si j'avais été plus fort, j'aurais sûrement pu m'en sortir, résister contre l'intellectualisme larvé, la psychanalyse rampante, les sociologues périmés, les infirmières surpayées, les juges en liberté, la presse des sans papiers, toutes ces pépinières de fainéants, tous ces utopistes du désordre, j'aurai dû les dénoyauter, les combattre dent pour dent, œil pour œil, le mal par le mal ! J'aurais dû rejoindre la résistance armée, m'engager dans la police, ou entrer dans une école privée qui m'aurait remis à ma place, sur les rails de la réussite. Mais j'ai choisi de collaborer, en pleine connaissance de cause. J'ai choisi de servir le diable. J'ai choisi le pire des métiers, et le mot m'écorche les lèvres, monsieur, lorsque j'essaie de le prononcer devant vous, pardonnez moi, je suis artiste.
Je me rends
Monsieur le président
J'avoue, je suis de la race des inutiles, de ceux qui se lèvent à midi et qui écrivent des poèmes au lieu d'aller gagner leur vie, je suis de la race des profiteurs, qui fait son trou dans l'Assedic. Si seulement j'étais rentable, si je divertissais la France ou si j'étais une superstar, je pourrais plaider l'indulgence, je pourrai vous faire allégeance, mais je n'ai pas saisi cette chance. Non, j'ai choisi d'être intermittent, parce que c'était plus facile, et que je n'avais rien à faire sinon attendre mes allocs en faisant semblant de bosser, chanter dans des salles vides, jouer dans des spectacles subventionné par l'ancien ministère de la Culture que vous avez bien fait de faire raser. Je suis coupable d'avoir voulu cette vie, de l'avoir aimé, et même, j'ose l'avouer, défendue contre la raison du plus fort, qui, vous nous l'avez encore prouvé, finit toujours par l'emporter. Ce matin à l'université, ma femme a été fusillée avec une dizaine de chercheurs. Alors, je suis sorti de la cave où je me cache depuis le 6 mai, et suis venu ici, à pied, en passant par le nouveau cimetière, pour vous rendre mes armes, et hommage en même temps
Je me rends
Monsieur le président
Issy les Moulineaux, 9 mai 2007
Je me rends
Monsieur le président.
Malgré ce parcours douloureux, je n'ai aucune circonstance atténuante, ni ne réclame aucune clémence. Car si j'avais été plus fort, j'aurais sûrement pu m'en sortir, résister contre l'intellectualisme larvé, la psychanalyse rampante, les sociologues périmés, les infirmières surpayées, les juges en liberté, la presse des sans papiers, toutes ces pépinières de fainéants, tous ces utopistes du désordre, j'aurai dû les dénoyauter, les combattre dent pour dent, œil pour œil, le mal par le mal ! J'aurais dû rejoindre la résistance armée, m'engager dans la police, ou entrer dans une école privée qui m'aurait remis à ma place, sur les rails de la réussite. Mais j'ai choisi de collaborer, en pleine connaissance de cause. J'ai choisi de servir le diable. J'ai choisi le pire des métiers, et le mot m'écorche les lèvres, monsieur, lorsque j'essaie de le prononcer devant vous, pardonnez moi, je suis artiste.
Je me rends
Monsieur le président
J'avoue, je suis de la race des inutiles, de ceux qui se lèvent à midi et qui écrivent des poèmes au lieu d'aller gagner leur vie, je suis de la race des profiteurs, qui fait son trou dans l'Assedic. Si seulement j'étais rentable, si je divertissais la France ou si j'étais une superstar, je pourrais plaider l'indulgence, je pourrai vous faire allégeance, mais je n'ai pas saisi cette chance. Non, j'ai choisi d'être intermittent, parce que c'était plus facile, et que je n'avais rien à faire sinon attendre mes allocs en faisant semblant de bosser, chanter dans des salles vides, jouer dans des spectacles subventionné par l'ancien ministère de la Culture que vous avez bien fait de faire raser. Je suis coupable d'avoir voulu cette vie, de l'avoir aimé, et même, j'ose l'avouer, défendue contre la raison du plus fort, qui, vous nous l'avez encore prouvé, finit toujours par l'emporter. Ce matin à l'université, ma femme a été fusillée avec une dizaine de chercheurs. Alors, je suis sorti de la cave où je me cache depuis le 6 mai, et suis venu ici, à pied, en passant par le nouveau cimetière, pour vous rendre mes armes, et hommage en même temps
Je me rends
Monsieur le président
Issy les Moulineaux, 9 mai 2007
Etre ou ne pas être soi-même
Ecoutez la leçon de beauté du grand philosophe Yves Rocher, comme il a bien compris le problème : l'important c'est d'être soi-même. Toutes les stars vous le diront, c'est la meilleure des solutions, le meilleur style, la meilleure crème c'est le commandement suprême : l'important c'est d'être soi-même.
Car ce qui fait qu'il y a des guerres, des boutons d'acnés, des enfants affamés et l'été en hiver, c'est que le monde est divisé.
D'un côté ceux qui sont eux-mêmes
Et de l'autre ceux qui ne le sont pas.
Moi je trouve que c'est un peu vrai, d'ailleurs j'aimerais bien essayer, une fois pour voir, d'être moi-même. Faudrait juste me prêter la recette. Parce que je suis un peu mêlé entre le pinceau et l'échelle.
En vérité, j'ai déjà pas mal l'impression d'être moi-même et en même temps, je ne peux pas dire exactement si c'est vrai, ou même si c'est bien.
Je ne sais pas vous, mais moi, parfois, je sens que la vraie difficulté, le vrai challenge, c'est plutôt d'arrêter d'être moi-même. Parce que si on est tout le temps soi-même, ça ne veut pas dire qu'on soit des anges.
Je me prends moi-même pour exemple, parce que je m'ai sous la main. Je ne suis pas toujours fréquentable, je ne suis pas tout le temps sincère, ou altruiste ou gentil, j'ai des déviances et des névroses, des pulsions et des désirs, qu'on m'a appris à contrôler.
Des fois je me fais chier et je ne dis rien.
Des fois je veux pleurer mais je me retiens.
... et puis je garde des secrets.
Difficile dans ces conditions de me laisser être moi-même 24/24 et 7/7.
Faut que j'arrondisse les angles morts.
Ou que je change de corps.
Voilà, si un adepte de ce précepte accepte d'éclairer ma lanterne, je lui en saurai plus que gré. Est-ce qu'il existe des stages par exemple, ou des ateliers hebdomadaires, pour savoir ce que ça veut dire, être soi-même, et pouvoir l'appliquer ?
Ne m'en jetez pas trop la pierre, mais en attendant d'être ramené sur la voie pure de mon moi-même, et pour des raisons pratiques évidentes, je vais continuer comme avant : essayer de faire avec ce que je suis.
Sur ce je vous souhaite bonne nuit.
Issy les Moulineaux, 4 mai 2007
Car ce qui fait qu'il y a des guerres, des boutons d'acnés, des enfants affamés et l'été en hiver, c'est que le monde est divisé.
D'un côté ceux qui sont eux-mêmes
Et de l'autre ceux qui ne le sont pas.
Moi je trouve que c'est un peu vrai, d'ailleurs j'aimerais bien essayer, une fois pour voir, d'être moi-même. Faudrait juste me prêter la recette. Parce que je suis un peu mêlé entre le pinceau et l'échelle.
En vérité, j'ai déjà pas mal l'impression d'être moi-même et en même temps, je ne peux pas dire exactement si c'est vrai, ou même si c'est bien.
Je ne sais pas vous, mais moi, parfois, je sens que la vraie difficulté, le vrai challenge, c'est plutôt d'arrêter d'être moi-même. Parce que si on est tout le temps soi-même, ça ne veut pas dire qu'on soit des anges.
Je me prends moi-même pour exemple, parce que je m'ai sous la main. Je ne suis pas toujours fréquentable, je ne suis pas tout le temps sincère, ou altruiste ou gentil, j'ai des déviances et des névroses, des pulsions et des désirs, qu'on m'a appris à contrôler.
Des fois je me fais chier et je ne dis rien.
Des fois je veux pleurer mais je me retiens.
... et puis je garde des secrets.
Difficile dans ces conditions de me laisser être moi-même 24/24 et 7/7.
Faut que j'arrondisse les angles morts.
Ou que je change de corps.
Voilà, si un adepte de ce précepte accepte d'éclairer ma lanterne, je lui en saurai plus que gré. Est-ce qu'il existe des stages par exemple, ou des ateliers hebdomadaires, pour savoir ce que ça veut dire, être soi-même, et pouvoir l'appliquer ?
Ne m'en jetez pas trop la pierre, mais en attendant d'être ramené sur la voie pure de mon moi-même, et pour des raisons pratiques évidentes, je vais continuer comme avant : essayer de faire avec ce que je suis.
Sur ce je vous souhaite bonne nuit.
Issy les Moulineaux, 4 mai 2007
Artiste à vendre !
Je regarde le téléphone.
Est-ce que ça mord un téléphone ?
Bon.
Une minute passe. Il ne bronche pas. Moi non plus. On s'observe en chien de faïence.
J'ai l'impression de le tic-tac du réveil fait du hard-rock.
J'approche ma main du téléphone.
Est-ce que ça grogne un téléphone ?
On se jauge en silence, comme dans un duel de Lucky Luke.
Lequel de nous deux va dégainer le premier ?
Lequel de nous deux va décrocher l'autre ?
Au bout d'une heure je tente le coup. J'ai le bide noué dans la gorge. J'ai peur de me cramer la main. Mais non. Le téléphone se laisse prendre, sans sortir la moindre canine.
Je regarde les chiffres et les lettres, écrits en noir sur les petites touches.
Ils sont sûrement radioactifs. Si je pose mon index dessus, ma peau va y rester collée, et je finirai avec la tête comme une citrouille d'Halloween, vidée de sa pulpe et surgonflée.
Je tremble au bout des doigts, et je sue des empreintes, un truc de dingue.
J'hésite, je pose, je décroche, je me repose, je raccroche, puis je me décompose et compose un numéro à 10 chiffres.
J'écoute la sonnerie dans le plastique.
Est-ce qu'elle me péter le tympan ? Se mettre à hurler à la mort ?
Non.
Elle lancine.
Je trépigne le cul sur ma chaise.
Et puis une voix qui marmonne : - allô ?
Et c'est parti pour la promo :
"- Bonjour je suis artiste à vendre..."
Bla bla bla. Envoyez-ci, faites ça, et gna gna gna, notre programmation machin truc, notre politique de bidule, excusez-moi mais vous êtes qui, désolé la saison est close, faite-nous parvenir quelque chose et on essaiera peut-être, si on a le temps dans mille ans, de vous recontacter, sauf bien sûr si vous êtes morts entre-temps....
Biip biip biip.
Et je me retrouve au point de départ.
Je mets des dossiers dans des enveloppes krafts.
Est-ce que ça pleure une enveloppe kraft ?
Je fourre des disques, je colle des timbres, et puis je relance au téléphone.
Est-ce que ça vole un téléphone ?
Et si on essayait pour voir ?
J'habite au huitième étage...
Contrôle toi, contrôle toi.
Respire par les oreilles.
Bon.
Il est 15H11.
J'ai passé deux coups de fil et j'ai envie de me pendre.
Je suis un artiste à vendre.
Achetez-moi ! Je suis gentil ! Je suis un bon toutou docile, je suis pliable en mille, corvéable à merci, et puis j'ai un peu de talent... enfin c'est ce que disent mes parents...
"vous savez on est très sollicités, on reçoit deux cent disques par jour, et on ne peut pas tout écouter..."
"j'aime bien vos textes mais pas la voix"
"j'aime bien votre voix mais pas les mélodies."
"j'aime bien les mélodies mais pas les textes"
"dans dix secondes il sera exactement, 15H31 minutes..."
Il faut jouer pour être vu et être vu pour jouer. Tu parles d'une logique infernale... Autant se bouffer la queue tout seul.
Sans parler des vieilles connaissances, des gens qui te serraient la main, et qui semblent devenus sourds-muets, comme par un coup de baguette magique.
Ça va marcher.
Je te raconte pas la tournée qui se profile, je vais en voir du pays, dans mon canapé devant TF1, l'année prochaine. Je vais pouvoir en écrire des conneries sur mon blog, en attendant que mes dents poussent...
Artiste à vendre.
Je me suis fait un panneau avec du carton.
Je me le suis mis autour du cou, on ne sait jamais... je suis descendu dans la rue, mais à peine monté dans l'ascenseur, une mamie qui est une voisine m'a dit :
"pour un sauté de mouton, vous me faites Mike Brant dans le salon..."
Pourquoi pas ?
Mais c'est qui Mike Brant ?
Je croyais que c'était le nom d'un chien.
Ou d'une pipe.
Ça je fais pas.... pas encore...
Bref, j'arrête de délirer sur ma chaise... combien de temps ai-je rêvassé ?
Je regarde le téléphone.
Est-ce que ça meurt un téléphone ?
Bon.
Va falloir que je trouve les couilles d'assumer :
Je suis un artiste à vendre...
Issy les Moulineaux, 6 avril 2007
Est-ce que ça mord un téléphone ?
Bon.
Une minute passe. Il ne bronche pas. Moi non plus. On s'observe en chien de faïence.
J'ai l'impression de le tic-tac du réveil fait du hard-rock.
J'approche ma main du téléphone.
Est-ce que ça grogne un téléphone ?
On se jauge en silence, comme dans un duel de Lucky Luke.
Lequel de nous deux va dégainer le premier ?
Lequel de nous deux va décrocher l'autre ?
Au bout d'une heure je tente le coup. J'ai le bide noué dans la gorge. J'ai peur de me cramer la main. Mais non. Le téléphone se laisse prendre, sans sortir la moindre canine.
Je regarde les chiffres et les lettres, écrits en noir sur les petites touches.
Ils sont sûrement radioactifs. Si je pose mon index dessus, ma peau va y rester collée, et je finirai avec la tête comme une citrouille d'Halloween, vidée de sa pulpe et surgonflée.
Je tremble au bout des doigts, et je sue des empreintes, un truc de dingue.
J'hésite, je pose, je décroche, je me repose, je raccroche, puis je me décompose et compose un numéro à 10 chiffres.
J'écoute la sonnerie dans le plastique.
Est-ce qu'elle me péter le tympan ? Se mettre à hurler à la mort ?
Non.
Elle lancine.
Je trépigne le cul sur ma chaise.
Et puis une voix qui marmonne : - allô ?
Et c'est parti pour la promo :
"- Bonjour je suis artiste à vendre..."
Bla bla bla. Envoyez-ci, faites ça, et gna gna gna, notre programmation machin truc, notre politique de bidule, excusez-moi mais vous êtes qui, désolé la saison est close, faite-nous parvenir quelque chose et on essaiera peut-être, si on a le temps dans mille ans, de vous recontacter, sauf bien sûr si vous êtes morts entre-temps....
Biip biip biip.
Et je me retrouve au point de départ.
Je mets des dossiers dans des enveloppes krafts.
Est-ce que ça pleure une enveloppe kraft ?
Je fourre des disques, je colle des timbres, et puis je relance au téléphone.
Est-ce que ça vole un téléphone ?
Et si on essayait pour voir ?
J'habite au huitième étage...
Contrôle toi, contrôle toi.
Respire par les oreilles.
Bon.
Il est 15H11.
J'ai passé deux coups de fil et j'ai envie de me pendre.
Je suis un artiste à vendre.
Achetez-moi ! Je suis gentil ! Je suis un bon toutou docile, je suis pliable en mille, corvéable à merci, et puis j'ai un peu de talent... enfin c'est ce que disent mes parents...
"vous savez on est très sollicités, on reçoit deux cent disques par jour, et on ne peut pas tout écouter..."
"j'aime bien vos textes mais pas la voix"
"j'aime bien votre voix mais pas les mélodies."
"j'aime bien les mélodies mais pas les textes"
"dans dix secondes il sera exactement, 15H31 minutes..."
Il faut jouer pour être vu et être vu pour jouer. Tu parles d'une logique infernale... Autant se bouffer la queue tout seul.
Sans parler des vieilles connaissances, des gens qui te serraient la main, et qui semblent devenus sourds-muets, comme par un coup de baguette magique.
Ça va marcher.
Je te raconte pas la tournée qui se profile, je vais en voir du pays, dans mon canapé devant TF1, l'année prochaine. Je vais pouvoir en écrire des conneries sur mon blog, en attendant que mes dents poussent...
Artiste à vendre.
Je me suis fait un panneau avec du carton.
Je me le suis mis autour du cou, on ne sait jamais... je suis descendu dans la rue, mais à peine monté dans l'ascenseur, une mamie qui est une voisine m'a dit :
"pour un sauté de mouton, vous me faites Mike Brant dans le salon..."
Pourquoi pas ?
Mais c'est qui Mike Brant ?
Je croyais que c'était le nom d'un chien.
Ou d'une pipe.
Ça je fais pas.... pas encore...
Bref, j'arrête de délirer sur ma chaise... combien de temps ai-je rêvassé ?
Je regarde le téléphone.
Est-ce que ça meurt un téléphone ?
Bon.
Va falloir que je trouve les couilles d'assumer :
Je suis un artiste à vendre...
Issy les Moulineaux, 6 avril 2007
Des gens qui donnent envie...
C'est comme le bleu après la pluie, les gens qui donnent envie. Ils donnent envie de vivre encore, d'y croire un peu et de sourire. Cela m'est arrivé hier, dans un bar puis dans le métro ; c'est cette double petite histoire que je voudrais vous raconter ce matin, au bout d'une nuit à poings fermés.
J'avais le cœur mou dans les bottes, depuis déjà quelques soleils, et pour une foule de raisons. Je manquais de baume et d'espoir, avec le regard peint en noir, au charbon de bois, à la suie. Ce n'était pas la grosse déprime, mais une petite baisse de régime, des doutes qui ne tournaient pas ronds, avec des questions insolubles qui me prenaient la tête farcie, entre le marteau et l'enclume. Objectivement, je n'avais pas de raisons de me plaindre, ou en tout cas pas d'assez bonnes. C'est vrai que tout n'était pas rose, à cause de l'avenir surtout, et de l'absence de certitudes, mais je ne coulais pas dans la mine, je me tenais encore debout, avec de l'air dans les poumons et du sang chaud dans les artères. J'essayais de me rassurer, de m'accrocher aux branches du chêne, mon amour, mes amis, mes mots, mes bouquins et puis les violettes du jardin, mais ça ne marchait pas très bien. Mon optimisme boitait de l'aile. Je me sentais trop misanthrope, à cause des gens que j'avais cru, des ces amis que j'ai perdu, de cette conne dans le métro qui prenait le monde pour une poubelle, et ses habitants pour ses chiens, bref, je ne parle même pas de la campagne présidentielle, ni des chanteurs qui se mordent le nœud depuis que la poésie est morte.
J'étais donc au sixième sous-sol, avec un désir d'île déserte, ou une envie de changer de peau, de me transformer en bouleau, en abruti ou en salaud. J'en avais plein le cul du monde.
Et puis j'ai été boire un verre, sur une terrasse du 10ème ; le soleil filtrait dans les vitres, cirait les tables et les lunettes. L'air sentait presque le printemps, au dessus des pots d'échappement. J'ai retrouvé un vieil ami, et rencontré des inconnus. Ils n'étaient pas des gens à part, pas des génies, pas des cadors, mais des artistes en herbe tendre qui passaient juste à mon instant. On s'est payé un coup de vin rouge, et on a refait le monde en mille, comme quand j'avais juste vingt ans ; on n'était pas d'accord sur tout, mais surtout d'accord sur une chose : il fait bon traverser le temps, tant qu'on est encore dans ses cordes. C'était le genre qui regarde les yeux, ni par en dessous ni par au dessus, juste tout droit et sans complexe, et qui ne cherche pas à séduire, mais juste à se fendre la poire en deux. On a cassé du sucre ensemble, sur le dos des ânes bâtardés, les artistes vendus au marché, les fausses langues de putes engagées, et dire du mal m'a fait du bien, surtout qu'on ne se gênait pas pour se mettre tous dans le même panier, à caresser l'essence des poils, à vouloir être original, tous coincés dans la même galère : sois toi-même en vendant ton âme... C'était bon de prendre de la distance, de se remettre les pendules à l'heure, de se dire qu’on n’est pas meilleur, ni pire, mais juste comme les autres ; on rêve tous d'atteindre la lune, sauf que la lune est en carton...
On a trinqué à rien du tout, juste pour entendre tinter les verres, juste pour se donner une excuse, et laisser filer les minutes. Le vin m'est monté à la tête, pour y détendre un peu les nœuds, et j'ai adoré d'être là.
Sur le chemin du retour, dans une rame presque déserte, j'ai regardé cette fille blanche, qui n'avait pas plus de seize ans. Ses cheveux étaient bien trop blonds, ils tiraient sur le transparent, et sa peau paraissait livide, comme sous l'effet d'une eau de javel. Elle avait les yeux près des joues, qui s'affaissaient sous ses paupières, et un sourire à faire pleurer les morts. Cette fille inconnue était triste, mais pas comme moi, pas par moments, elle était triste de naissance, tout son visage en portait les stigmates, et puis son corps se renfrognait, les épaule creuses, le dos courbé, le cou pendant, les jambes nouées. J'ai compris que pour certaines personnes, la vie ne vaut pas d'être vécu, ils auraient préféré rester une supposition dans la tête de leurs parents. Si on leur avait donné le choix, ils n'auraient pas désiré naître, mais s'effacer entre deux riens. Pourquoi une gamine de cet âge est déjà si désespérée ? Pourquoi rien au monde ne l'accroche, ni ne l'excite le goût de l'eau ? Je n'arrive pas à l'accepter. J'avais envie de m'approcher, de lui retirer le casque des oreilles, et de lui dire, réveille toi, tu n'es pas en vie pour longtemps, et aussi dures que soit les heures, elles ne durent jamais assez. Il y a des choses à dire, à faire, des parfums qui respirent les fleurs, des jours tristes et des jours meilleurs, des étoiles perchées sur la voûte, que l'on peut suivre dans la nuit. A seize ans détester la vie, ce n'est pas se rendre un service, c'est oublier que l'air est chaud, que les livres ont été écrits, que la musique est composée, que les sens sont une fin en soi.
Cela peut paraître égoïste, mais elle m'a remonté le moral, à force d'avoir perdu l'envie. Le malheur des uns fait le bonheur des autres, ce fut mon cas dans le métro, même si je ne me réjouissais pas de voir cette jeunesse morbide, elle me tirait droit vers le haut, loin des soupirs qui m'engluaient .
C'est vrai que tout n'est pas facile, c'est vrai que rien n'est explicable, mais malgré tout la vie est belle, pour la simple raison qu'elle est. Je n'atteindrais peut-être jamais ni mes rêves ni le bout de mes espérances, je finirais peut-être seul dans un désert de sentiments, mais malgré toutes les douleurs, je jouirai d'être sur la terre, sans but et sans raison, avec du sang et des pensées....
C'est comme le bleu après la pluie, les gens qui donnent envie. Qu'ils soient chaleureux ou frigides, ils sont la preuve qu'on est en vie.
Et c'est déjà pas mal de choses, si vous voulez mon humble avis.
Issy les Moulineaux, 6 avril 2007
J'avais le cœur mou dans les bottes, depuis déjà quelques soleils, et pour une foule de raisons. Je manquais de baume et d'espoir, avec le regard peint en noir, au charbon de bois, à la suie. Ce n'était pas la grosse déprime, mais une petite baisse de régime, des doutes qui ne tournaient pas ronds, avec des questions insolubles qui me prenaient la tête farcie, entre le marteau et l'enclume. Objectivement, je n'avais pas de raisons de me plaindre, ou en tout cas pas d'assez bonnes. C'est vrai que tout n'était pas rose, à cause de l'avenir surtout, et de l'absence de certitudes, mais je ne coulais pas dans la mine, je me tenais encore debout, avec de l'air dans les poumons et du sang chaud dans les artères. J'essayais de me rassurer, de m'accrocher aux branches du chêne, mon amour, mes amis, mes mots, mes bouquins et puis les violettes du jardin, mais ça ne marchait pas très bien. Mon optimisme boitait de l'aile. Je me sentais trop misanthrope, à cause des gens que j'avais cru, des ces amis que j'ai perdu, de cette conne dans le métro qui prenait le monde pour une poubelle, et ses habitants pour ses chiens, bref, je ne parle même pas de la campagne présidentielle, ni des chanteurs qui se mordent le nœud depuis que la poésie est morte.
J'étais donc au sixième sous-sol, avec un désir d'île déserte, ou une envie de changer de peau, de me transformer en bouleau, en abruti ou en salaud. J'en avais plein le cul du monde.
Et puis j'ai été boire un verre, sur une terrasse du 10ème ; le soleil filtrait dans les vitres, cirait les tables et les lunettes. L'air sentait presque le printemps, au dessus des pots d'échappement. J'ai retrouvé un vieil ami, et rencontré des inconnus. Ils n'étaient pas des gens à part, pas des génies, pas des cadors, mais des artistes en herbe tendre qui passaient juste à mon instant. On s'est payé un coup de vin rouge, et on a refait le monde en mille, comme quand j'avais juste vingt ans ; on n'était pas d'accord sur tout, mais surtout d'accord sur une chose : il fait bon traverser le temps, tant qu'on est encore dans ses cordes. C'était le genre qui regarde les yeux, ni par en dessous ni par au dessus, juste tout droit et sans complexe, et qui ne cherche pas à séduire, mais juste à se fendre la poire en deux. On a cassé du sucre ensemble, sur le dos des ânes bâtardés, les artistes vendus au marché, les fausses langues de putes engagées, et dire du mal m'a fait du bien, surtout qu'on ne se gênait pas pour se mettre tous dans le même panier, à caresser l'essence des poils, à vouloir être original, tous coincés dans la même galère : sois toi-même en vendant ton âme... C'était bon de prendre de la distance, de se remettre les pendules à l'heure, de se dire qu’on n’est pas meilleur, ni pire, mais juste comme les autres ; on rêve tous d'atteindre la lune, sauf que la lune est en carton...
On a trinqué à rien du tout, juste pour entendre tinter les verres, juste pour se donner une excuse, et laisser filer les minutes. Le vin m'est monté à la tête, pour y détendre un peu les nœuds, et j'ai adoré d'être là.
Sur le chemin du retour, dans une rame presque déserte, j'ai regardé cette fille blanche, qui n'avait pas plus de seize ans. Ses cheveux étaient bien trop blonds, ils tiraient sur le transparent, et sa peau paraissait livide, comme sous l'effet d'une eau de javel. Elle avait les yeux près des joues, qui s'affaissaient sous ses paupières, et un sourire à faire pleurer les morts. Cette fille inconnue était triste, mais pas comme moi, pas par moments, elle était triste de naissance, tout son visage en portait les stigmates, et puis son corps se renfrognait, les épaule creuses, le dos courbé, le cou pendant, les jambes nouées. J'ai compris que pour certaines personnes, la vie ne vaut pas d'être vécu, ils auraient préféré rester une supposition dans la tête de leurs parents. Si on leur avait donné le choix, ils n'auraient pas désiré naître, mais s'effacer entre deux riens. Pourquoi une gamine de cet âge est déjà si désespérée ? Pourquoi rien au monde ne l'accroche, ni ne l'excite le goût de l'eau ? Je n'arrive pas à l'accepter. J'avais envie de m'approcher, de lui retirer le casque des oreilles, et de lui dire, réveille toi, tu n'es pas en vie pour longtemps, et aussi dures que soit les heures, elles ne durent jamais assez. Il y a des choses à dire, à faire, des parfums qui respirent les fleurs, des jours tristes et des jours meilleurs, des étoiles perchées sur la voûte, que l'on peut suivre dans la nuit. A seize ans détester la vie, ce n'est pas se rendre un service, c'est oublier que l'air est chaud, que les livres ont été écrits, que la musique est composée, que les sens sont une fin en soi.
Cela peut paraître égoïste, mais elle m'a remonté le moral, à force d'avoir perdu l'envie. Le malheur des uns fait le bonheur des autres, ce fut mon cas dans le métro, même si je ne me réjouissais pas de voir cette jeunesse morbide, elle me tirait droit vers le haut, loin des soupirs qui m'engluaient .
C'est vrai que tout n'est pas facile, c'est vrai que rien n'est explicable, mais malgré tout la vie est belle, pour la simple raison qu'elle est. Je n'atteindrais peut-être jamais ni mes rêves ni le bout de mes espérances, je finirais peut-être seul dans un désert de sentiments, mais malgré toutes les douleurs, je jouirai d'être sur la terre, sans but et sans raison, avec du sang et des pensées....
C'est comme le bleu après la pluie, les gens qui donnent envie. Qu'ils soient chaleureux ou frigides, ils sont la preuve qu'on est en vie.
Et c'est déjà pas mal de choses, si vous voulez mon humble avis.
Issy les Moulineaux, 6 avril 2007
vendredi 5 décembre 2008
Lorsque la lune est verte
Lorsque la lune est verte, les cadavres remontent. Ils prennent l'ascenseur du centre de la terre et viennent marcher quelques heures sur les trottoirs et les champs. C'est une Toussaint à l'envers, un défilé de zombies, ou le clip de Thriller. Cela se passe dans nos rêves, mais pas seulement, puisque j'ai vu mon grand-père, un volant dans les mains, et le crâne défoncé. Il tenait un petit chien en laisse, dont il ne restait que les os. C'était la nuit dernière. Et la dernière nuit.
Contrairement à ce que les gens croient, les morts ne s'envolent pas, et les nuages sont vides à crever. Juste de la vapeur d'eau. Il n'est rien de plus désert que le ciel, et quiconque à pris un avion pourra sans problème le confirmer. Depuis le hublot, on n'aperçoit aucun ange en tutu, ni fantôme enchaîné, ni Dieu, ni Marie, ni Jésus. L'azur est bleu. L'espace est noir. Personne n'y flotte en suspension, à part peut-être les astronautes et les Neptuniens en chaise volante.
Si l'on pouvait percer l'entrée du monde, dans la cheminée des volcans, on découvrirait l'ascenseur. Une belle cage dorée à l'or fin, et bardée de milliers de boutons :
Premier enfer : parking des mort-nés.
Deuxième enfer : résidence des accidentés.
Troisième enfer : hôtel des cancéreux.
Quatrième enfer : plage des suicidés.
Cinquième enfer : ferme des morts d'amour
Sixième enfer : gare des victimes de l'holocauste
et cætera à l'infini...
Je ne vous raconte pas le bordel là-dedans, la foule qui grouille sous la croûte terrestre, tous les morts de l'humanité réunis au millième sous-sol, les hommes préhistoriques, les femmes en perruques, les barbus de la première guerre, tout ce petit monde se mélange, joue aux dames ou au mah-jong, participe à des ateliers. L'ambiance est plutôt bonne, bien qu'un poil morose et nauséabonde, la chair décomposée n'exhalant ni la rose ni le jasmin.
Bref, voilà le monde sous nos chaussures et nos égouts, 342545654 milliards d'habitants qui n'ont même pas vue sur la mer, et qui se morfondent un peu le bulbe, serrés comme des sardines dans une boîte d'anchois.
Alors de temps à autre, une ou deux fois par siècle, la lune prend une teinte olivâtre, et c'est le signal du goûter. Les portes de l'ascenseur se rouvrent, et les cadavres qui le désirent peuvent remonter à la surface, à la manière des bulles d'air dans l'eau bouillante.
La plupart filent à Tahiti, ou au sommet de l'Everest, histoire de se mouiller les pieds ou de respirer le grand air, d'autres vont caresser les cheveux de leurs progénitures endormies, avec cet tendresse étouffée dans leurs orbites dénoyautés.
Certains se contentent d'une ballade, sous les piliers de la tour Eiffel, dans le cimetière du Père Lachaise, ils se reposent sous les ormes, ou écoutent une petite musique dans leur MP3 en terre cuite. Parfois, ils restent sous les fenêtres, d'où s'échappent des morceaux de vie, des repas en famille, des couples qui baisent, des enfants qui accrochent des étoiles aux sapins, et ils pleurent des larmes sèches, en souvenir de leurs années.
Et ceux qui sont encore debout, qui respirent encore l'oxygène, vivant en sursis sur le monde, qu'ils rêvent au chaud dans les plumes d'oie, ou qu'ils dansent à la queue leu leu dans des discothèques enfumées, ces gens dont nous faisons partie, pour quelque temps encore, sont incapables de voir les morts. Ils sentent passer des courant d'air, ou des humeurs ou des cauchemars, mais ils ignorent les visiteurs qui pullulent juste à leurs côtés.
Les seuls capables de les voir ne sont pas les chercheurs d'esprits, les abrutis qui tirent les cartes, ou qui font tourner des verres en cristal, mais ceux qui comme moi la nuit dernière, flottent entre deux eaux du sommeil, ni endormis, ni réveillés, presque somnambules inconscients. Ils entrent dans la zone de flou, quelque part entre chien et loup, et ne savent plus s'ils sont vivants ou déjà passé sur l'autre rive.
Alors, dans la brume qui les berce, lorsque la lune devient verte, leurs regards accrochent des fantômes, et sans même s'en rendre compte, ils contemplent la mort dans les yeux.
Ce fut le cas ma nuit dernière, peut-être aussi ma dernière nuit. J'ai vu mon grand-père près du lit, le crâne en compote de cervelle, d'où saillait une branche de platane. Il tenait un volant dans les mains, et aussi un petit chien en laisse, dont il ne restait que les os, comme un squelette aux rayons X, et qui jappait en japonais.
Me redressant nu sur ma couette, j'ai voulu lui tendre les bras, le saluer pour la première fois, mais ils s'est un peu reculé, et sa joue pendante à rougi. De ses lèvres cassées en morceaux, il a murmuré dans le noir :
- Je désirais voir ton visage, te dire que je t'ai pardonné...
Puis la lune a viré au jaune, mon grand-père s'est dilué dans les fleurs du papier peint, et je me suis rendormi, un sourire tordu sur la bouche.
Issy les Moulineaux, 3 avril 2007
Contrairement à ce que les gens croient, les morts ne s'envolent pas, et les nuages sont vides à crever. Juste de la vapeur d'eau. Il n'est rien de plus désert que le ciel, et quiconque à pris un avion pourra sans problème le confirmer. Depuis le hublot, on n'aperçoit aucun ange en tutu, ni fantôme enchaîné, ni Dieu, ni Marie, ni Jésus. L'azur est bleu. L'espace est noir. Personne n'y flotte en suspension, à part peut-être les astronautes et les Neptuniens en chaise volante.
Si l'on pouvait percer l'entrée du monde, dans la cheminée des volcans, on découvrirait l'ascenseur. Une belle cage dorée à l'or fin, et bardée de milliers de boutons :
Premier enfer : parking des mort-nés.
Deuxième enfer : résidence des accidentés.
Troisième enfer : hôtel des cancéreux.
Quatrième enfer : plage des suicidés.
Cinquième enfer : ferme des morts d'amour
Sixième enfer : gare des victimes de l'holocauste
et cætera à l'infini...
Je ne vous raconte pas le bordel là-dedans, la foule qui grouille sous la croûte terrestre, tous les morts de l'humanité réunis au millième sous-sol, les hommes préhistoriques, les femmes en perruques, les barbus de la première guerre, tout ce petit monde se mélange, joue aux dames ou au mah-jong, participe à des ateliers. L'ambiance est plutôt bonne, bien qu'un poil morose et nauséabonde, la chair décomposée n'exhalant ni la rose ni le jasmin.
Bref, voilà le monde sous nos chaussures et nos égouts, 342545654 milliards d'habitants qui n'ont même pas vue sur la mer, et qui se morfondent un peu le bulbe, serrés comme des sardines dans une boîte d'anchois.
Alors de temps à autre, une ou deux fois par siècle, la lune prend une teinte olivâtre, et c'est le signal du goûter. Les portes de l'ascenseur se rouvrent, et les cadavres qui le désirent peuvent remonter à la surface, à la manière des bulles d'air dans l'eau bouillante.
La plupart filent à Tahiti, ou au sommet de l'Everest, histoire de se mouiller les pieds ou de respirer le grand air, d'autres vont caresser les cheveux de leurs progénitures endormies, avec cet tendresse étouffée dans leurs orbites dénoyautés.
Certains se contentent d'une ballade, sous les piliers de la tour Eiffel, dans le cimetière du Père Lachaise, ils se reposent sous les ormes, ou écoutent une petite musique dans leur MP3 en terre cuite. Parfois, ils restent sous les fenêtres, d'où s'échappent des morceaux de vie, des repas en famille, des couples qui baisent, des enfants qui accrochent des étoiles aux sapins, et ils pleurent des larmes sèches, en souvenir de leurs années.
Et ceux qui sont encore debout, qui respirent encore l'oxygène, vivant en sursis sur le monde, qu'ils rêvent au chaud dans les plumes d'oie, ou qu'ils dansent à la queue leu leu dans des discothèques enfumées, ces gens dont nous faisons partie, pour quelque temps encore, sont incapables de voir les morts. Ils sentent passer des courant d'air, ou des humeurs ou des cauchemars, mais ils ignorent les visiteurs qui pullulent juste à leurs côtés.
Les seuls capables de les voir ne sont pas les chercheurs d'esprits, les abrutis qui tirent les cartes, ou qui font tourner des verres en cristal, mais ceux qui comme moi la nuit dernière, flottent entre deux eaux du sommeil, ni endormis, ni réveillés, presque somnambules inconscients. Ils entrent dans la zone de flou, quelque part entre chien et loup, et ne savent plus s'ils sont vivants ou déjà passé sur l'autre rive.
Alors, dans la brume qui les berce, lorsque la lune devient verte, leurs regards accrochent des fantômes, et sans même s'en rendre compte, ils contemplent la mort dans les yeux.
Ce fut le cas ma nuit dernière, peut-être aussi ma dernière nuit. J'ai vu mon grand-père près du lit, le crâne en compote de cervelle, d'où saillait une branche de platane. Il tenait un volant dans les mains, et aussi un petit chien en laisse, dont il ne restait que les os, comme un squelette aux rayons X, et qui jappait en japonais.
Me redressant nu sur ma couette, j'ai voulu lui tendre les bras, le saluer pour la première fois, mais ils s'est un peu reculé, et sa joue pendante à rougi. De ses lèvres cassées en morceaux, il a murmuré dans le noir :
- Je désirais voir ton visage, te dire que je t'ai pardonné...
Puis la lune a viré au jaune, mon grand-père s'est dilué dans les fleurs du papier peint, et je me suis rendormi, un sourire tordu sur la bouche.
Issy les Moulineaux, 3 avril 2007
A qui je m'adresse ?
Deux nuits dans le crâne, comme des chansons qui collent aux dents. Des phrases qui se pondent toutes seules, qui m'enchaînent aux barreaux du lit, alors je tourne en boule de nerfs, et je respire aussi plus fort, à la recherche d'un panneau vert, cerclé d'ampoules. Je voudrais tout laisser tomber, relâcher le morceau et dormir, sans plus essayer de savoir pourquoi j'ai commencé cette route, ni comment je dois la poursuivre, ni où est la prochaine étape.
Voilà une question qui m'échappe : à qui je m'adresse ?
J'ai perdu le fil au fil du temps, à force d'essuyer des refus, des sourires qui n'en disent pas long, et des oreilles qui prennent le large, je me retrouve avec des mots qui ne savent plus ce qu'ils doivent dire, qui tombent à plat les pieds dans le coeur, impuissants à toucher le fond.
Je sens comme le désir s'étiole, et pourtant je ne sais rien faire d'autre, je suis coincé dans ma structure, il est trop tard pour me renier, pour choisir un autre croisement, je me dois de continuer, même dans le vide ou le néant. S'il me faut combattre des moulins, avant d'y égarer mon souffle, alors je m'y casserai les poings, histoire de ne pas mourir tout de suite.
A qui je m'adresse ?
J'ai cru pouvoir me libérer, même, comme on dit, communiquer, donner ce que j'avais de meilleur, et ne pas avoir peur du pire, absorber, contempler, recracher en vocabulaire, en rimes en prose en pieds en vers, et contre tout rester ouvert ; j'ai pris sur moi, j'ai travaillé, comme une fourmi dans un calvaire, avec l'espoir de m'y retrouver. Mais j'ai dû perdre une flamme en route, à trop vouloir le feu sacré, je m'y suis consumé les ailes. Il ne suffit pas de me plaindre, mais seulement de me laisser faire, d'assumer le poids solitaire où je me suis décomposé.
On ne crée jamais pour personne, et on ne crée jamais pour soi-même, voilà les deux chevaux de batailles où mes poignets sont encordés ; chacun me tire de son côté, jusqu'à me déchirer la tête, tant et si bien qu'en plein milieu, je suis tout le monde et plus personne.
A qui je m'adresse ?
Si j'écris comme on dit "pour moi", alors autant me faire ermite, me masturber seul dans une grotte, loin des oreilles et des cerveaux. Quel sens auraient alors mes mots, enfermés à perpétuité ? Quel sens aurait alors ma vie, si elle devait tourner en boucle, et se nourrir de sa substance, comme un cannibale dans le désert ?
Si j'écris comme on dit "pour vous" alors autant me prostituer, vendre mon âme à tous vos diables, vous caresser dans le sens des poils. Je pourrais comme certains le font vous conforter dans vos combats, vous faire croire que vous êtes géniaux, et plonger dans la démago pour faire mon argent sur votre beurre. Quel sens auraient alors mes mots, aux enchères et au plus offrants ? Quel sens aurait alors ma vie, si elle devait se plier en quatre, et se conformer à vos goûts, comme le menu d'un restaurant ?
Il me faut mordre la ligne blanche sans cesse, me chercher, me trahir, résister et céder.
Me voilà remis à ma place.
Impossible.
Le cul entre deux fesses.
Mais à qui je m'adresse ?
Issy les Moulineaux, 30 mars 2007
Voilà une question qui m'échappe : à qui je m'adresse ?
J'ai perdu le fil au fil du temps, à force d'essuyer des refus, des sourires qui n'en disent pas long, et des oreilles qui prennent le large, je me retrouve avec des mots qui ne savent plus ce qu'ils doivent dire, qui tombent à plat les pieds dans le coeur, impuissants à toucher le fond.
Je sens comme le désir s'étiole, et pourtant je ne sais rien faire d'autre, je suis coincé dans ma structure, il est trop tard pour me renier, pour choisir un autre croisement, je me dois de continuer, même dans le vide ou le néant. S'il me faut combattre des moulins, avant d'y égarer mon souffle, alors je m'y casserai les poings, histoire de ne pas mourir tout de suite.
A qui je m'adresse ?
J'ai cru pouvoir me libérer, même, comme on dit, communiquer, donner ce que j'avais de meilleur, et ne pas avoir peur du pire, absorber, contempler, recracher en vocabulaire, en rimes en prose en pieds en vers, et contre tout rester ouvert ; j'ai pris sur moi, j'ai travaillé, comme une fourmi dans un calvaire, avec l'espoir de m'y retrouver. Mais j'ai dû perdre une flamme en route, à trop vouloir le feu sacré, je m'y suis consumé les ailes. Il ne suffit pas de me plaindre, mais seulement de me laisser faire, d'assumer le poids solitaire où je me suis décomposé.
On ne crée jamais pour personne, et on ne crée jamais pour soi-même, voilà les deux chevaux de batailles où mes poignets sont encordés ; chacun me tire de son côté, jusqu'à me déchirer la tête, tant et si bien qu'en plein milieu, je suis tout le monde et plus personne.
A qui je m'adresse ?
Si j'écris comme on dit "pour moi", alors autant me faire ermite, me masturber seul dans une grotte, loin des oreilles et des cerveaux. Quel sens auraient alors mes mots, enfermés à perpétuité ? Quel sens aurait alors ma vie, si elle devait tourner en boucle, et se nourrir de sa substance, comme un cannibale dans le désert ?
Si j'écris comme on dit "pour vous" alors autant me prostituer, vendre mon âme à tous vos diables, vous caresser dans le sens des poils. Je pourrais comme certains le font vous conforter dans vos combats, vous faire croire que vous êtes géniaux, et plonger dans la démago pour faire mon argent sur votre beurre. Quel sens auraient alors mes mots, aux enchères et au plus offrants ? Quel sens aurait alors ma vie, si elle devait se plier en quatre, et se conformer à vos goûts, comme le menu d'un restaurant ?
Il me faut mordre la ligne blanche sans cesse, me chercher, me trahir, résister et céder.
Me voilà remis à ma place.
Impossible.
Le cul entre deux fesses.
Mais à qui je m'adresse ?
Issy les Moulineaux, 30 mars 2007
Des choses à (ne pas) dire
J'ai des choses à dire, que je dois taire. Ici s'arrête ma liberté.
Je dois avouer que je suis lâche, car personne vraiment ne me force au secret, si ce n'est mon propre intérêt. Car ces choses, pour aussi vraies qu'elles soient, risqueraient fort de me péter à la gueule si je les dévoilais. Ce sont des choses que personne ne veut vraiment entendre, des choses que je sais, que j'ai vues, mais que je dois contraindre au silence. Sur ce sujet précis mon avis n'intéresse que moi, et pourtant, Dieu sait, s'Il existe, que j'ai envie de lâcher le morceau.
Il y a longtemps, j'étais naïf. Je croyais que rien ni personne, jamais, ne pourrait me contraindre au silence. J'avais choisi le bon métier pour tout dire, et j'étais prêt à en payer le prix. Mais des années me sont passées dessus, et je me retrouve coincé entre le marteau et l'enclume, condamné à fermer ma grande gueule sous peine de me la faire écrabouiller.
Alors voilà, je reste seul avec ces choses, qui au fond, d'ailleurs, ne sont pas si importantes. Je garde mon clapet fermé à double tour, dans le tiroir d'une armoire en béton enterrée mille pieds sous terre. Je me console avec l'espoir du temps, comme ces innocents dans les prisons espèrent la preuve qui les blanchira. Et puis, je ne me résigne pas, puisque je peux écrire ce que j'écris, c'est à dire, dire que je ne peux pas dire ces choses mais que j'en ai envie. Cela me suffit pour l'instant. Finalement, c'est peut être même plus intéressant. Car si je pouvais dire ces choses, telles qu'elles sont, sans me cacher, peut-être qu'en plus de me retomber sur le nez, elles n'auraient pas beaucoup d'intérêt. Leur intérêt réside sans doute plus dans le fait que je ne peux pas les dire que dans les choses elles-mêmes, et pour mieux expliquer cela, je devrais avouer le pourquoi du comment de mon silence contraint et forcé. Et je ne le peux pas.
Certains penseront sûrement : pourquoi nous faire chier avec tes secrets ? si tu ne peux pas en parler, à quoi bon nous mettre l'eau à la bouche ? pardon, mais pour le coup, ce n'est pas à vous que je m'adresse. Et si je publie ces mots sur cette page, c'est que je suis assez mégalomane pour espérer qu'ils aient un sens pour quelqu'un. Si ce n'est pas le cas, ce n'est pas plus grave. Ils resteront lettre morte.
Issy les Moulineaux, 26 mars 2007
Je dois avouer que je suis lâche, car personne vraiment ne me force au secret, si ce n'est mon propre intérêt. Car ces choses, pour aussi vraies qu'elles soient, risqueraient fort de me péter à la gueule si je les dévoilais. Ce sont des choses que personne ne veut vraiment entendre, des choses que je sais, que j'ai vues, mais que je dois contraindre au silence. Sur ce sujet précis mon avis n'intéresse que moi, et pourtant, Dieu sait, s'Il existe, que j'ai envie de lâcher le morceau.
Il y a longtemps, j'étais naïf. Je croyais que rien ni personne, jamais, ne pourrait me contraindre au silence. J'avais choisi le bon métier pour tout dire, et j'étais prêt à en payer le prix. Mais des années me sont passées dessus, et je me retrouve coincé entre le marteau et l'enclume, condamné à fermer ma grande gueule sous peine de me la faire écrabouiller.
Alors voilà, je reste seul avec ces choses, qui au fond, d'ailleurs, ne sont pas si importantes. Je garde mon clapet fermé à double tour, dans le tiroir d'une armoire en béton enterrée mille pieds sous terre. Je me console avec l'espoir du temps, comme ces innocents dans les prisons espèrent la preuve qui les blanchira. Et puis, je ne me résigne pas, puisque je peux écrire ce que j'écris, c'est à dire, dire que je ne peux pas dire ces choses mais que j'en ai envie. Cela me suffit pour l'instant. Finalement, c'est peut être même plus intéressant. Car si je pouvais dire ces choses, telles qu'elles sont, sans me cacher, peut-être qu'en plus de me retomber sur le nez, elles n'auraient pas beaucoup d'intérêt. Leur intérêt réside sans doute plus dans le fait que je ne peux pas les dire que dans les choses elles-mêmes, et pour mieux expliquer cela, je devrais avouer le pourquoi du comment de mon silence contraint et forcé. Et je ne le peux pas.
Certains penseront sûrement : pourquoi nous faire chier avec tes secrets ? si tu ne peux pas en parler, à quoi bon nous mettre l'eau à la bouche ? pardon, mais pour le coup, ce n'est pas à vous que je m'adresse. Et si je publie ces mots sur cette page, c'est que je suis assez mégalomane pour espérer qu'ils aient un sens pour quelqu'un. Si ce n'est pas le cas, ce n'est pas plus grave. Ils resteront lettre morte.
Issy les Moulineaux, 26 mars 2007
Sans sujet
Il faudra bien, comme ça, commencer sans rien dire, ne pas avoir d'idée, mais des doigts et du bruit ; le ronron de l'ordi se mélange à la lampe, c'est un sucre dans l'eau ; les premières finissent de fondre et les secondes sont belles, il me faudra recommencer, encore une fois et sans rien faire, pour ne pas trop stresser l'envie, de peur que mon espoir la vexe, et qu'il la casse au bout du monde, je sais les choses finissent par fuir, surtout en douce et sous la table, les objets disparaissent et les ruisseaux s'épuisent, le chien de ma voisine est passé sous un bus, j'ai cassé un verre, j'ai vidé ma baignoire, rongé une fraise et écrasé ma clope.
Ma présence est réelle et mon sens est absent.
Issy les Moulineaux, 15 février 2007
Ma présence est réelle et mon sens est absent.
Issy les Moulineaux, 15 février 2007
Ma première pomme
J'ai oublié ma première pomme. Était-elle verte ou jaune ou rouge ? Sucrée, acide, ou farineuse ? J'ai oublié qui me l'a donnée. Était-ce un serpent ou ma mère, ou la madame de la cantine ? J'ai oublié la première fois. Ce que mes lèvres ont prononcées, ce que mes dents y ont croquées, ce que ma langue y a senti.
J'ai oublié ma première pomme.
J'ai oublié mon premier mot. Ai-je crié ou murmuré ? Était-ce un oui, un non ou merde ? Et qui étais-je ? J'ai oublié.
J'ai aussi oublié le reste, tout ce me tournait autour, le ciel tendu sur mon berceau, et les comptines qu'on me chantait, et le petit chaperon rouge.
J'ai effacé tous ces instants, ou plutôt je les ai enfuis, quelque part dans mon inconscient, j'ai oublié mes premiers fruits.
Et pourtant tout est encore là, intact et prêt à ressurgir ; tout est rangé comme dans un coffre que je ne pourrai plus ouvrir : mes tous premiers pas sur le sol, sur les dalles ou sur la moquette, mes dents qui poussent et la danseuse qui tournait sous une cloche en verre, au métal d'une boîte à musique.
J'ai oublié le premier vent, la première douche et les sourires, j'espère un jour m'en souvenir, à l'heure de mon dernier soupir. Ils reviendront, tous ces instants, pour obnubiler la douleur, enfouir les remords et la peur de ne plus me savoir vivant.
Alors je me rappellerai, qu'avant de me sentir un homme, j'avais déjà goûté une pomme, et ce souvenir sera doux. A l'instant de fermer les yeux, j'en reprendrai un petit bout, juste un morceau et puis adieu.
Issy les Moulineaux, 20 janvier 2007
J'ai oublié ma première pomme.
J'ai oublié mon premier mot. Ai-je crié ou murmuré ? Était-ce un oui, un non ou merde ? Et qui étais-je ? J'ai oublié.
J'ai aussi oublié le reste, tout ce me tournait autour, le ciel tendu sur mon berceau, et les comptines qu'on me chantait, et le petit chaperon rouge.
J'ai effacé tous ces instants, ou plutôt je les ai enfuis, quelque part dans mon inconscient, j'ai oublié mes premiers fruits.
Et pourtant tout est encore là, intact et prêt à ressurgir ; tout est rangé comme dans un coffre que je ne pourrai plus ouvrir : mes tous premiers pas sur le sol, sur les dalles ou sur la moquette, mes dents qui poussent et la danseuse qui tournait sous une cloche en verre, au métal d'une boîte à musique.
J'ai oublié le premier vent, la première douche et les sourires, j'espère un jour m'en souvenir, à l'heure de mon dernier soupir. Ils reviendront, tous ces instants, pour obnubiler la douleur, enfouir les remords et la peur de ne plus me savoir vivant.
Alors je me rappellerai, qu'avant de me sentir un homme, j'avais déjà goûté une pomme, et ce souvenir sera doux. A l'instant de fermer les yeux, j'en reprendrai un petit bout, juste un morceau et puis adieu.
Issy les Moulineaux, 20 janvier 2007
Choses d'une chaise
La chaise
Pour que la chaise existe pour moi, il faut que je puisse concevoir et appréhender la chaise. J'ai donc besoin de certains sens. Je dois voir la chaise, ou tout du moins pouvoir la toucher. Au mieux, m'assoir dessus. Une chaise que je ne peux ni voir ni toucher ne saurait être une chaise pour moi. Une chaise que je ne peux ni toucher, ni voir, ne sera jamais plus que l'idée d'une chaise, peut-être l'éventualité d'une chaise, voire la conviction d'une chaise, mais jamais au grand jamais elle ne sera une chaise pour moi.
Car la chaise n'existe pour moi que si mes sens peuvent confirmer sa présence et ses attributs. Car tout ce je vois ou touche n'est pas non plus une chaise. Je vois et touche des tas de choses : des stylos, des brosses à dents, des gens. Or, de mon point de vue, les stylos ne sont pas des chaises, ni les brosses à dents ni encore moins bien sûr les gens.
J'en conclus que pour que la chaise existe pour moi, la vue et le toucher sont des conditions nécessaires mais pas suffisantes. J'en reviens donc aux attributs particuliers.
Pour que la chaise existe pour moi, il faut (en plus de la vue et du toucher) que je lui reconnaisse un certain nombre d'attributs particuliers qui n'appartiennent qu'à elle et qui me confirment son existence en tant que chaise.
Le premier attribut, je l'ai déjà évoqué rapidement : je dois pouvoir m'assoir dessus. S'assoir dessus est l'attribut fondamental de la chaise. De ce fait, une chaise sur laquelle personne ne peut ou ne doit s'assoir ne peut être considérée comme une chaise. Elle devient alors autre chose : un stylo, une brosse à dent, des gens, ou bien une œuvre d'art.
Ceci étant dit, l'attribut "s'assoir dessus" s'avère être également une condition nécessaire mais pas suffisante. En effet, à bien y réfléchir, on s'aperçoit que l'on peut s'assoir sur plein de choses, et que toutes ces choses n'en deviennent pas forcément des chaises. Par exemple, il est tout à fait possible, bien qu'un peu curieux, de s'assoir sur un stylo, une brosse à dent ou des gens. Il est tout à fait possible également de s'assoir sur un autre objet référencé dont l'attribut fondamental est "s'assoir dessus" : un canapé, un fauteuil, un banc public, un siège de bus etc.
Il me faut donc encore élargir le cercle des attributs nécessaires à l'authentification de l'existence d'une chaise pour moi.
Je m'en réfère au dictionnaire : siège sans bras, à dossier.
En admettant que je conçoive parfaitement l'objet "siège", l'élément "dossier" et que je comprenne la signification de l'expression "sans bras", ma perception de la chaise s'en trouve grandement affinée, et je peux donc m'assurer de l'existence d'une chaise pour moi de façon plus rationnelle :
Je dois pouvoir la voir
La toucher.
M'assoir dessus.
La reconnaître comme étant une déclinaison amputée des bras et greffée d'un dossier de ce que je sais être "un siège".
Pour plus de facilité, je peux aussi procéder par élimination, si tant est que j'ai référencé assez d'éléments "non chaise" pour permettre la comparaison. Par exemple, si j'ai référencé précisément les objets "stylo", "brosse à dent" ou "gens", il m'est aisé de savoir qu'ils ne sont pas des chaises, et que par conséquent, l'objet en ma présence n'étant ni un stylo, ni une brosse à dents ni des gens, a plus de chance d'être une chaise.
Evidemment, pour être sûr, ce système exige une connaissance exhaustive de tous les éléments "non- chaise" possibles, ainsi que de gros efforts de mémoire et beaucoup de temps à perdre.
Ceci dit, le procédé d'élimination peut, en se combinant avec les attributs fondamentaux que l'on a déjà évoqués, s'avérer utile pour certifier que l'objet présent existe bien en tant que chaise pour moi.
Je pense qu'arrivés là, certains d'entre vous se demande où je veux en venir.
Je vous avoue que je l'ignore moi-même.
Ce que je sais, c'est que l'existence de la chaise est plus compliquée qu'elle n'en a l'air, et que cela me pose problème.
J'aimerais pouvoir être sûr que la chaise existe pour moi. J'aimerais pouvoir être certain d'exister pour la chaise.
Car, si je n'existe pas pour la chaise, alors la chaise existe-t-elle pour moi ?
Pour être plus clair, imaginons ce que nous savons être une chaise, mais autre part, à en endroit ou une époque où nous ne pouvons certifier de son existence. Sur Neptune par exemple. Au pays des Neptuniens.
Imaginons que par un hasard improbable, une "chaise" soit tombée sur Neptune, et que les Neptuniens la découvrent. Imaginons que les Neptuniens ne sachent absolument rien de ce que nous appelons "une chaise" pour la simple et bonne raison qu'ils restent toujours debout.
La "chaise" en présence, privée de son attribut fondamental, pourrait-elle alors être considérée comme "chaise" ?
Je pense que non.
J'en conclus donc que pour que la chaise existe pour moi, il me faut, en plus du toucher, de la vue, de la possibilité de m'assoir dessus, de la connaissance de l'objet "siège", de la compréhension du dossier et de la conscience de l'absence de bras, il me faut donc, dis-je, exister pour la chaise, ce qui n'est pas une mince affaire.
Je décide donc de me lever pour me brosser les dents.
Issy les Moulineaux, 12 décembre 2007
Pour que la chaise existe pour moi, il faut que je puisse concevoir et appréhender la chaise. J'ai donc besoin de certains sens. Je dois voir la chaise, ou tout du moins pouvoir la toucher. Au mieux, m'assoir dessus. Une chaise que je ne peux ni voir ni toucher ne saurait être une chaise pour moi. Une chaise que je ne peux ni toucher, ni voir, ne sera jamais plus que l'idée d'une chaise, peut-être l'éventualité d'une chaise, voire la conviction d'une chaise, mais jamais au grand jamais elle ne sera une chaise pour moi.
Car la chaise n'existe pour moi que si mes sens peuvent confirmer sa présence et ses attributs. Car tout ce je vois ou touche n'est pas non plus une chaise. Je vois et touche des tas de choses : des stylos, des brosses à dents, des gens. Or, de mon point de vue, les stylos ne sont pas des chaises, ni les brosses à dents ni encore moins bien sûr les gens.
J'en conclus que pour que la chaise existe pour moi, la vue et le toucher sont des conditions nécessaires mais pas suffisantes. J'en reviens donc aux attributs particuliers.
Pour que la chaise existe pour moi, il faut (en plus de la vue et du toucher) que je lui reconnaisse un certain nombre d'attributs particuliers qui n'appartiennent qu'à elle et qui me confirment son existence en tant que chaise.
Le premier attribut, je l'ai déjà évoqué rapidement : je dois pouvoir m'assoir dessus. S'assoir dessus est l'attribut fondamental de la chaise. De ce fait, une chaise sur laquelle personne ne peut ou ne doit s'assoir ne peut être considérée comme une chaise. Elle devient alors autre chose : un stylo, une brosse à dent, des gens, ou bien une œuvre d'art.
Ceci étant dit, l'attribut "s'assoir dessus" s'avère être également une condition nécessaire mais pas suffisante. En effet, à bien y réfléchir, on s'aperçoit que l'on peut s'assoir sur plein de choses, et que toutes ces choses n'en deviennent pas forcément des chaises. Par exemple, il est tout à fait possible, bien qu'un peu curieux, de s'assoir sur un stylo, une brosse à dent ou des gens. Il est tout à fait possible également de s'assoir sur un autre objet référencé dont l'attribut fondamental est "s'assoir dessus" : un canapé, un fauteuil, un banc public, un siège de bus etc.
Il me faut donc encore élargir le cercle des attributs nécessaires à l'authentification de l'existence d'une chaise pour moi.
Je m'en réfère au dictionnaire : siège sans bras, à dossier.
En admettant que je conçoive parfaitement l'objet "siège", l'élément "dossier" et que je comprenne la signification de l'expression "sans bras", ma perception de la chaise s'en trouve grandement affinée, et je peux donc m'assurer de l'existence d'une chaise pour moi de façon plus rationnelle :
Je dois pouvoir la voir
La toucher.
M'assoir dessus.
La reconnaître comme étant une déclinaison amputée des bras et greffée d'un dossier de ce que je sais être "un siège".
Pour plus de facilité, je peux aussi procéder par élimination, si tant est que j'ai référencé assez d'éléments "non chaise" pour permettre la comparaison. Par exemple, si j'ai référencé précisément les objets "stylo", "brosse à dent" ou "gens", il m'est aisé de savoir qu'ils ne sont pas des chaises, et que par conséquent, l'objet en ma présence n'étant ni un stylo, ni une brosse à dents ni des gens, a plus de chance d'être une chaise.
Evidemment, pour être sûr, ce système exige une connaissance exhaustive de tous les éléments "non- chaise" possibles, ainsi que de gros efforts de mémoire et beaucoup de temps à perdre.
Ceci dit, le procédé d'élimination peut, en se combinant avec les attributs fondamentaux que l'on a déjà évoqués, s'avérer utile pour certifier que l'objet présent existe bien en tant que chaise pour moi.
Je pense qu'arrivés là, certains d'entre vous se demande où je veux en venir.
Je vous avoue que je l'ignore moi-même.
Ce que je sais, c'est que l'existence de la chaise est plus compliquée qu'elle n'en a l'air, et que cela me pose problème.
J'aimerais pouvoir être sûr que la chaise existe pour moi. J'aimerais pouvoir être certain d'exister pour la chaise.
Car, si je n'existe pas pour la chaise, alors la chaise existe-t-elle pour moi ?
Pour être plus clair, imaginons ce que nous savons être une chaise, mais autre part, à en endroit ou une époque où nous ne pouvons certifier de son existence. Sur Neptune par exemple. Au pays des Neptuniens.
Imaginons que par un hasard improbable, une "chaise" soit tombée sur Neptune, et que les Neptuniens la découvrent. Imaginons que les Neptuniens ne sachent absolument rien de ce que nous appelons "une chaise" pour la simple et bonne raison qu'ils restent toujours debout.
La "chaise" en présence, privée de son attribut fondamental, pourrait-elle alors être considérée comme "chaise" ?
Je pense que non.
J'en conclus donc que pour que la chaise existe pour moi, il me faut, en plus du toucher, de la vue, de la possibilité de m'assoir dessus, de la connaissance de l'objet "siège", de la compréhension du dossier et de la conscience de l'absence de bras, il me faut donc, dis-je, exister pour la chaise, ce qui n'est pas une mince affaire.
Je décide donc de me lever pour me brosser les dents.
Issy les Moulineaux, 12 décembre 2007
L'enveloppe
Je suis assis en face de toi. L'enveloppe est dans mon sac, coincée entre les pages d'un livre. Je sais que tu le sais. Je le sens. Et inversement. Je sais que tu l'attends.
Entre nous s'impose une table, et deux verres à moitiés vides. On parle de tout, de rien et d'autre chose, la pluie, la mort, les vaches et les mouches. Mais on ne pense à rien d'autre : L'enveloppe.
Tu te demandes si je vais te la tendre. Je me demande si tu vas me la demander. Et les minutes passent.
Toi et moi savons parfaitement que si je te donne cette enveloppe, tout aura changé. Nous ne pourrons plus nous parler de la même façon, jamais, ni même nous regarder dans les yeux. Alors, tu fais durer le temps, tu contournes, tu dérives, tu respires l'air de rien y toucher. En vrai, je le sens, tu hésites. Car tu as un peu honte. Et moi, je ne compte pas t'aider. Je ne vais te faciliter la tâche en plus, il me reste encore un peu de fierté. Alors, j'attends, je te laisse parler de tout de rien et d'autre chose, le beau temps, la vie, les moutons et les ruches, mais jamais, jamais, je ne prononce ces mots que tu attends, ces mots qui te déchargeraient d'avoir à me demander franchement, en me regardant dans les yeux, que je te remette l'enveloppe qui patiente dans mon sac, entre les pages d'un livre, depuis le début de notre conversation.
Je dois avouer que bien qu'étant dans la position de l'humilié, j'éprouve un certain plaisir à ta gêne, à ta culpabilité, et te voir sans cesse repousser l'instant excite un peu ma cruauté. C'est la seule vengeance qui m'est permise, te laisser t'embourber, hésiter, mariner dans ton jus : comment vais-je lui demander l'enveloppe ?
Car tu le sais. Je le sens. Qu'après tout sera différent. Il n'y aura plus ni confiance, ni franchise, ni rien. Nous serons devenu des étrangers.
C'est ta dernière chance, de peser le pour et le contre, c'est à toi de choisir ; moi, j'ai amené l'enveloppe, elle attend dans mon sac entre deux pages d'un livre. La suite est entre tes mains.
Peu à peu, les banalités s'épuisent toutes seules, on a fini le tour des banalités, la vie, la mort, les vaches, les mouches, les abeilles, la pluie et le beau temps. Il ne reste entre nous qu'une petite zone de silence gêné, et une question en suspens sur tes lèvres. Je commence à espérer. Peut-être as-tu compris que ça n'en valait pas la peine. Peut-être que tu ne vas pas tout briser, mais juste me tendre la main par dessus la table, avec le même regard qu'autrefois, puis partir sans rien exiger de plus, sans l'enveloppe, et sans regret.
Mais non. Tu avales ta salive discrètement, et je remarque la petite boule qui sursaute dans ta gorge, puis tu poses la question d'une voix que tu voudrais tout à fait amicale et naturelle, mais qui se déchire un peu au passage de l'air :
- Au fait, tu as pensé à l'enveloppe ?
Je réponds :
- Oui, bien sûr.
J'ouvre mon sac, et la sors d'entre les pages du livre. Je te la tends par dessus la table ronde et les verres vides.
Ta main tremble un peu lorsque tu la prends.
Ton regard m'évite.
Puis tu t'en vas.
Pour toujours.
Issy les Moulineaux, 1er décembre 2006
Entre nous s'impose une table, et deux verres à moitiés vides. On parle de tout, de rien et d'autre chose, la pluie, la mort, les vaches et les mouches. Mais on ne pense à rien d'autre : L'enveloppe.
Tu te demandes si je vais te la tendre. Je me demande si tu vas me la demander. Et les minutes passent.
Toi et moi savons parfaitement que si je te donne cette enveloppe, tout aura changé. Nous ne pourrons plus nous parler de la même façon, jamais, ni même nous regarder dans les yeux. Alors, tu fais durer le temps, tu contournes, tu dérives, tu respires l'air de rien y toucher. En vrai, je le sens, tu hésites. Car tu as un peu honte. Et moi, je ne compte pas t'aider. Je ne vais te faciliter la tâche en plus, il me reste encore un peu de fierté. Alors, j'attends, je te laisse parler de tout de rien et d'autre chose, le beau temps, la vie, les moutons et les ruches, mais jamais, jamais, je ne prononce ces mots que tu attends, ces mots qui te déchargeraient d'avoir à me demander franchement, en me regardant dans les yeux, que je te remette l'enveloppe qui patiente dans mon sac, entre les pages d'un livre, depuis le début de notre conversation.
Je dois avouer que bien qu'étant dans la position de l'humilié, j'éprouve un certain plaisir à ta gêne, à ta culpabilité, et te voir sans cesse repousser l'instant excite un peu ma cruauté. C'est la seule vengeance qui m'est permise, te laisser t'embourber, hésiter, mariner dans ton jus : comment vais-je lui demander l'enveloppe ?
Car tu le sais. Je le sens. Qu'après tout sera différent. Il n'y aura plus ni confiance, ni franchise, ni rien. Nous serons devenu des étrangers.
C'est ta dernière chance, de peser le pour et le contre, c'est à toi de choisir ; moi, j'ai amené l'enveloppe, elle attend dans mon sac entre deux pages d'un livre. La suite est entre tes mains.
Peu à peu, les banalités s'épuisent toutes seules, on a fini le tour des banalités, la vie, la mort, les vaches, les mouches, les abeilles, la pluie et le beau temps. Il ne reste entre nous qu'une petite zone de silence gêné, et une question en suspens sur tes lèvres. Je commence à espérer. Peut-être as-tu compris que ça n'en valait pas la peine. Peut-être que tu ne vas pas tout briser, mais juste me tendre la main par dessus la table, avec le même regard qu'autrefois, puis partir sans rien exiger de plus, sans l'enveloppe, et sans regret.
Mais non. Tu avales ta salive discrètement, et je remarque la petite boule qui sursaute dans ta gorge, puis tu poses la question d'une voix que tu voudrais tout à fait amicale et naturelle, mais qui se déchire un peu au passage de l'air :
- Au fait, tu as pensé à l'enveloppe ?
Je réponds :
- Oui, bien sûr.
J'ouvre mon sac, et la sors d'entre les pages du livre. Je te la tends par dessus la table ronde et les verres vides.
Ta main tremble un peu lorsque tu la prends.
Ton regard m'évite.
Puis tu t'en vas.
Pour toujours.
Issy les Moulineaux, 1er décembre 2006
Chose des sables
C'était un matin de la fin septembre, juste au bord de l'automne. Le ciel avait changé de couleur derrière la fenêtre de ma chambre, délaissant sa robe bleue pour un pantalon gris. Dans l'air flottait le parfum nostalgique de la rentrée des classes, un air humide, une lumière tendre, et le vent lâchait de gros soupirs dans les arbres encore verts, mais déjà résignés à jaunir.
C'était un de ces matins où l'on attend le bus pour partir à l'école, où l'on respire les essences du gazole, euphorique et résigné, en révisant son contrôle de français.
J'étais debout dans mon caleçon, à 33 ans. Je n'étais plus un enfant. Mais ce n'était pas le plus important, ni le plus étrange.
En décapsulant ma boule de chaussettes propres, un peu de sable est tombé sur la moquette, du sable fin et blanc, comme on trouve sur les plages des cartes postales. Comment avait-il pu se loger là ?
Trop endormi pour éluder ce mystère, je poursuivis ma traditionnelle préparation matinale, et me dirigeai donc vers la salle de bain, où la pomme de douche et la brosse à dents patientaient depuis la veille. En appuyant sur le tube de dentifrice, je ne me rendis compte de rien, mais en attaquant le récurage méticuleux de mes ratounes, je sentis une foule de petits graviers dans ma bouche. Du sable encore... Je recrachai la mixture, et me rinçai immédiatement la tronche sous l'eau calcaire du robinet. Je la trouvai étrangement salée. J'attrapai alors ma serviette de toilette, mais elle s'était transformée en drap de bain.
Pendant la nuit, ma douche s'était changée en cocotier, mes cuillères en coquillages, et partout dans mes tiroirs, dans mon café, dans mon manteau et dans mes poches je trouvai du sable encore, des crabes, des tubes de crèmes solaires et de l'écume encore blanche. Mon lustre rougissait comme un coucher de soleil, mon ordinateur se prélassait en bikini, et en décrochant mon téléphone, je n'entendis pas la tonalité, mais le rire des mouettes en plein vol. Dans le miroir, ce n'était plus moi non plus, mais Mike d'Alerte à Malibu, et ce que je prenais pour ma sacoche n'était rien d'autre qu'une bouée de sauvetage. Je sortis en courant, histoire d'aller me remettre les idées en place au café d'en face, mais il n'existait plus. Je trouvais une paillote abandonnée dans la rue, des parasols au lieu des réverbères, des surfeurs à la place des piliers de comptoir, et puis du sable encore, qui dévorait tout, pire qu'un désert, du sable qui tombait en pluie, sur les trottoirs qui faisaient des vagues, et sur les troupeaux de méduses qui hier encore, n'étaient que la jolie pelouse du parc...
Je voulus prendre le métro, mais montai sur un bateau, et je disparus en pleine mer, en pleine tempête, jusqu'à me noyer dans un verre d'eau...
Issy les Moulineaux, 30 septembre 06
C'était un de ces matins où l'on attend le bus pour partir à l'école, où l'on respire les essences du gazole, euphorique et résigné, en révisant son contrôle de français.
J'étais debout dans mon caleçon, à 33 ans. Je n'étais plus un enfant. Mais ce n'était pas le plus important, ni le plus étrange.
En décapsulant ma boule de chaussettes propres, un peu de sable est tombé sur la moquette, du sable fin et blanc, comme on trouve sur les plages des cartes postales. Comment avait-il pu se loger là ?
Trop endormi pour éluder ce mystère, je poursuivis ma traditionnelle préparation matinale, et me dirigeai donc vers la salle de bain, où la pomme de douche et la brosse à dents patientaient depuis la veille. En appuyant sur le tube de dentifrice, je ne me rendis compte de rien, mais en attaquant le récurage méticuleux de mes ratounes, je sentis une foule de petits graviers dans ma bouche. Du sable encore... Je recrachai la mixture, et me rinçai immédiatement la tronche sous l'eau calcaire du robinet. Je la trouvai étrangement salée. J'attrapai alors ma serviette de toilette, mais elle s'était transformée en drap de bain.
Pendant la nuit, ma douche s'était changée en cocotier, mes cuillères en coquillages, et partout dans mes tiroirs, dans mon café, dans mon manteau et dans mes poches je trouvai du sable encore, des crabes, des tubes de crèmes solaires et de l'écume encore blanche. Mon lustre rougissait comme un coucher de soleil, mon ordinateur se prélassait en bikini, et en décrochant mon téléphone, je n'entendis pas la tonalité, mais le rire des mouettes en plein vol. Dans le miroir, ce n'était plus moi non plus, mais Mike d'Alerte à Malibu, et ce que je prenais pour ma sacoche n'était rien d'autre qu'une bouée de sauvetage. Je sortis en courant, histoire d'aller me remettre les idées en place au café d'en face, mais il n'existait plus. Je trouvais une paillote abandonnée dans la rue, des parasols au lieu des réverbères, des surfeurs à la place des piliers de comptoir, et puis du sable encore, qui dévorait tout, pire qu'un désert, du sable qui tombait en pluie, sur les trottoirs qui faisaient des vagues, et sur les troupeaux de méduses qui hier encore, n'étaient que la jolie pelouse du parc...
Je voulus prendre le métro, mais montai sur un bateau, et je disparus en pleine mer, en pleine tempête, jusqu'à me noyer dans un verre d'eau...
Issy les Moulineaux, 30 septembre 06
Paquets de choses
Un stylo rouge indélébile, un briquet Bic à moitié fun, des Post-it roses en forme de cœur, un cendrier et trois mégots, un bureau, un appareil photo, un micro panoramique, un téléphone sans fil, un vase rempli de crayons, une lampe à pince, un pot de yaourt, une souris sur un tapis bleu, un écran plat qui crée des mots, un adhésif d'enveloppe, un chameau en plastique, une clé USB décapsulée, un tee-shirt saumon, un jean classique, une paire de binocles profilées, deux pieds nus sur la moquette, à côté d'un modem, dix doigts, une alliance en or, et quatre mur dont un de verre, derrière lequel s'ouvre un crachin, et des toits d'immeubles, une grue, un hôtel, la tour de TF1, quelques arbres aux feuilles trempées, et le balcon de mes voisins qui étouffe sous les jardinières, en se foutant de nos mauvaises herbes ; sur le canapé déplié, une robe s'étale dans dix coussins, près d'une manette de Playstation, et dans le miroir de la télé, les bibliothèques se font belles, gavées de bouquins et de bibelots, un don Quichotte regarde au loin, le buffet Art Déco, et Sancho pisse dans une plante en plastique, au dessus de la table ronde, au dessus du tapis rond où farandolent quelques moutons apeurés par l'aspirateur qui dort encore dans le placard, sous la penderie d'Ali Baba, en attendant que je me bouge le mental et que j'attaque mon petit ménage au lieu d'écrire des trucs en l'air.
Issy les Moulineaux, 22 septembre 06
Issy les Moulineaux, 22 septembre 06
Chose puante
Excusez-moi mais faut que j'expulse, faut que je crache un peu de venin, que je balance des gros mots, que je déverse ma merde à purin, à la louche, à la pelle et par tous les tuyaux, faut que je rince ma bouche au shampoing, jusqu'à m'en faire pourrir les dents, jusqu'à dégobiller des yeux, de la mousse qui pue de la gueule, au cancer du trognon ; j'en ai plein le cul d'avoir un cœur, avec des fleurs du mal dedans, et de la rancune à bouffer les morts, excusez-moi, mais faut que j'arrache un peu les poils de la beauté, que je l'asseye sur mes genoux, comme le poète de 17 ans, et que je lui balance un coup de boule en pleine tronche à cette salope, pour lui péter l'arête amère, et les étoiles, et les nounours, et tous les cuculs la praline qui envahissent ses poches crevées ; ça ferait un sacré incendie, pire qu'un Verdun dans mon cerveau, si je laissais couler la plaie, si je jutais l'âme des couteaux, à m'en castrer la langue, à vous brisez les couilles, vous pourriez me dire torturé, la bouche en gros cœur d'artichaut, vautrés dans ma peau, applaudir à vous en cassez les main, vous qui adorez les ravins, les créatures des profondeurs, le bourreau qui sommeille en vous, que vous bercez avec des roses, il me réveille en plein cauchemar, et je lui sursaute dedans, et je m'attache a sa laisse, comme un caniche qui sort du bal, la queue pomponné par maman ; excusez moi mais je vous aime, à en gerber mon rôti de porc, et faut que ça sorte de mon corps, avant l'hémorragie interne, j'ai tout tenté dans la dentelle, à ciseler des sentiments, à la feuille d'or, au gland d'argent, j'ai rayé mon disque en platine, j'ai martelé dans la tendresse, comme dans de la gelée de groseille, je m'en suis foutu plein les doigts, de la colle à briser les rêves, alors, putain, excusez moi, mais c'est trop bon de lâcher la tripe, d'enculer les mots à la glue, d'avoir la haine et des verrues, juste histoire de tuer le temps, une bonne fois pour toutes.
Issy les Moulineaux, 21 septembre 2006
Issy les Moulineaux, 21 septembre 2006
Après la route
Le ciel est grand, j'en perds la vue.
Les nuages s'y perdent en lambeaux.
Je trouve un paradis perdu
Une photo.
Je voudrais tant remplir mes yeux, sur la route qui me coupe en deux
Partout ailleurs, je scotche au temps.
Ici l'espace décolle aux dents.
Tout se mélange
les sens.
Et le silence embrasse un ange.
J'avance sans cesse à ma place dans cette heure qui tresse des cercles.
Rien ne dure si rien ne se passe
J'ai cassé le fond du couvercle.
Et je trace.
J'accélère et je file un volant dans les mains.
Le décompte à rebours.
Le béton lance un fil depuis hier à demain
Pour toujours
je roule encore
Et mon amour qui s'endort
à la place du mort
les pieds nus sur le tableau de bord.
Je voudrais t'écrire un poème
Un truc en rime et en je t'aime
Pour repartir en voyage.
A cet endroit sur terre
Où tout tourne à l'envers.
Sur les pages.
A l'autre bout du vent, vers un autre océan
Mon souvenir
Y'a pas à dire
La vie est belle
Sous ce putain
De septième ciel
Américain.
Issy les Moulineaux, 21 septembre 2006
Les nuages s'y perdent en lambeaux.
Je trouve un paradis perdu
Une photo.
Je voudrais tant remplir mes yeux, sur la route qui me coupe en deux
Partout ailleurs, je scotche au temps.
Ici l'espace décolle aux dents.
Tout se mélange
les sens.
Et le silence embrasse un ange.
J'avance sans cesse à ma place dans cette heure qui tresse des cercles.
Rien ne dure si rien ne se passe
J'ai cassé le fond du couvercle.
Et je trace.
J'accélère et je file un volant dans les mains.
Le décompte à rebours.
Le béton lance un fil depuis hier à demain
Pour toujours
je roule encore
Et mon amour qui s'endort
à la place du mort
les pieds nus sur le tableau de bord.
Je voudrais t'écrire un poème
Un truc en rime et en je t'aime
Pour repartir en voyage.
A cet endroit sur terre
Où tout tourne à l'envers.
Sur les pages.
A l'autre bout du vent, vers un autre océan
Mon souvenir
Y'a pas à dire
La vie est belle
Sous ce putain
De septième ciel
Américain.
Issy les Moulineaux, 21 septembre 2006
Fête foraine
Quelque part dans une autre pièce, une enfant pleure. On en finit jamais d'avoir des devoirs à faire. Mon café refroidit, une télé ronronne, et le soleil bat des cils dans les rideaux, comme une princesse de cinéma.
Hier, c'était la foire, la fête foraine perdue au pied des montagnes, dans ce petit village qui explose en été et survit en hiver. Ici, en décembre, le père noël est dépressif. Près des manèges donc, une drôle d'ambiance dont ne sait s'il faut en rire ou en pleurer. Les baraques à churros sont désertées, et je me sens comme les pinces automatiques au dessus des nounours, je n'arrive pas à m'accrocher. Menteur. Je vends de la mélancolie. La vérité est que je m'éclate avec les gosses, dans le torrent infernal, dans la chenille qui redémarre, et j'avale des kilomètres de réglisse USA. On passe sans cesse d'un tube à l'autre, des années 80 à l'an 2006, ça groove dans les enceintes des forains, allez viens boire un petit coup à la maison, elle me contrôle, agadou dou dou, pousse l'ananas et moult le café, hot stuff, last night the DJ saved my life, un mouton un boulon une abeille et me voilà au pays des merveilles, bref, on se fait le panel en en entier, jusqu'au plus moderne : façon sex.
Vous connaissez "façon sex ?" Vous êtes vraiment ringard, merde, c'est LE tube de la rentrée. Sur la pochette, on voit deux clones en plastique genre Nip Tuck, qui fixent l'objectif avec profonditude, sensualitude et professionalitude. Deux vrais canons de beautés, premiers prix du salon de l'agriculture.
Les paroles du hit, franchement, je ne les calcule pas. Ce que je sais, c'est que le refrain fait rimer "sans complexe" et "façon sexe" et que ça cartonne chez les moins de 10 ans. Ecoutez, je ne suis pas papa pudeur, je n'appartiens à aucune ligue fondamentaliste, et pour tout dire je suis plutôt cochon moi même, mais là... voir ces gosses beugler "vas y sans complexe, façon sex " en bouffant de la Barbapapa, ça me donne envie d'adhérer à une asso ultra catho. Sans rire, on est où ? Sur quelle planète ?
Si ça continue comme ça, bientôt, nous verrons des tétines en forme de bite dans la bouche des nourrissons.
Ce n'est plus la libération sexuelle. C'est l'aliénation du cul...
Bon, je vais pas épiloguer dix pages, mais bon, je vous en prie, donnez leur juste un peu de poésie... ce qu'il faut de pudeur, d'innocence et de tendresse pour alimenter l'enfance, et sublimer plus tard la découverte du reste.
Ça y est... je suis un vieux con.
Issy les Moulineaux, 17 septembre 2006
Hier, c'était la foire, la fête foraine perdue au pied des montagnes, dans ce petit village qui explose en été et survit en hiver. Ici, en décembre, le père noël est dépressif. Près des manèges donc, une drôle d'ambiance dont ne sait s'il faut en rire ou en pleurer. Les baraques à churros sont désertées, et je me sens comme les pinces automatiques au dessus des nounours, je n'arrive pas à m'accrocher. Menteur. Je vends de la mélancolie. La vérité est que je m'éclate avec les gosses, dans le torrent infernal, dans la chenille qui redémarre, et j'avale des kilomètres de réglisse USA. On passe sans cesse d'un tube à l'autre, des années 80 à l'an 2006, ça groove dans les enceintes des forains, allez viens boire un petit coup à la maison, elle me contrôle, agadou dou dou, pousse l'ananas et moult le café, hot stuff, last night the DJ saved my life, un mouton un boulon une abeille et me voilà au pays des merveilles, bref, on se fait le panel en en entier, jusqu'au plus moderne : façon sex.
Vous connaissez "façon sex ?" Vous êtes vraiment ringard, merde, c'est LE tube de la rentrée. Sur la pochette, on voit deux clones en plastique genre Nip Tuck, qui fixent l'objectif avec profonditude, sensualitude et professionalitude. Deux vrais canons de beautés, premiers prix du salon de l'agriculture.
Les paroles du hit, franchement, je ne les calcule pas. Ce que je sais, c'est que le refrain fait rimer "sans complexe" et "façon sexe" et que ça cartonne chez les moins de 10 ans. Ecoutez, je ne suis pas papa pudeur, je n'appartiens à aucune ligue fondamentaliste, et pour tout dire je suis plutôt cochon moi même, mais là... voir ces gosses beugler "vas y sans complexe, façon sex " en bouffant de la Barbapapa, ça me donne envie d'adhérer à une asso ultra catho. Sans rire, on est où ? Sur quelle planète ?
Si ça continue comme ça, bientôt, nous verrons des tétines en forme de bite dans la bouche des nourrissons.
Ce n'est plus la libération sexuelle. C'est l'aliénation du cul...
Bon, je vais pas épiloguer dix pages, mais bon, je vous en prie, donnez leur juste un peu de poésie... ce qu'il faut de pudeur, d'innocence et de tendresse pour alimenter l'enfance, et sublimer plus tard la découverte du reste.
Ça y est... je suis un vieux con.
Issy les Moulineaux, 17 septembre 2006
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