Je vois une main à la fenêtre, tous les matins, à 9H12. Cette main agite un chiffon rose. Le volet électrique s’ouvre, et la main sort par la fenêtre, son chiffon rose entre les doigts, qu’elle agite 42 fois, toujours de la même façon, au dessus des arbres et des balcons. La première fois que j’ai vu cette main, c’était par hasard, un matin, pendant que je sirotais mon premier café, fumais ma première cigarette. Je regardais par ma fenêtre, parce que le ciel s’annonçait bleu, et que j’aime contempler la grue, au loin là-bas, devant chez moi. Parfois, mais c’est une autre histoire, je rêve aussi d’y être assis, aux cieux d’Issy les Moulineaux, à cinquante mètre de hauteur, seul à la place du conducteur, enfermé dans le cube en verre, à soulever les grosses pierres, au milieu des ailes des pigeons. C’est alors que je vis cette main, ce matin là, sortir pour la première fois, à 9H12 exactement. Comme je n’avais rien à faire d’autre, je me mis à compter les coups qu’elle imposait au chiffon rose. J’imaginais, je ne sais pourquoi, qu’un compte à rebours commençait, et qu’au moment où cette main en aurait fini de danser, disparaissant de la fenêtre, je m’évanouirais moi aussi, aspiré par un tourbillon, un trou creusé dans le trottoir, comme dans ces tours de magie noire. La main agita le torchon précisément 42 fois, de la poussière s’en échappa, comme une averse d’étincelles lâchée dans les traits du soleil. Puis elle s’arrêta. Moi, je n’étais pas mort, ni même évaporé, mais toujours là, planté au même endroit, ma cigarette tombée en cendres, mon café froid sous le ciel tendre qui surplombait la grue immense. Alors, comme elle était venue, la main aussitôt disparut dans l’espace vide de la fenêtre, et après quelques secondes à attendre que la malédiction s’accomplisse, que mon monde immobile s’achève d’une façon plus ou moins jolie (mon cœur peinturlure le salon, ma cervelle fait de la purée, mon foie est léché par les chiens, mes poumons sont trempés dans l’huile), je vis que rien ne se passait, que l’air glissait entre mes dents, que la journée recommençait, malgré cette main à la fenêtre, comme avant, toujours vivant, si bien que je n’y pensais plus. Puis il y eut un lendemain, comme c’est assez souvent le cas, et la même heure revint me voir. A 9HI2 exactement, la main sortit par la fenêtre, avec le même chiffon rose, qu’elle agita 42 fois, avant de disparaître encore. Cette fois, je n’eus pas vraiment peur. Je fus même plutôt captivé, comme par le pendule de l’hypnose, cette boule qui danse en face des yeux, et qui vous plonge à reculons, vers vos romans photos cachés, vos vieilles histoires censurées, secrets de famille et autres viols à l’étalage. Pendant que la main agitait le chiffon rose à la fenêtre, des souvenirs me remontaient dans un ascenseur électrique, des fantômes soulevèrent des plaques, jonglèrent avec leurs boulets rouges, et je vis encore mon grand-père, comme souvent pendant mes nuits troubles, sur un tricycle gigantesque, ses pieds soudés aux pédales, un tronc d’arbre troué au nombril qui chante quand il me prend dans ses bras. Voilà, je vis encore bien d’autres choses que je n’ose pas écrire ici, des trucs à faire rougir les roses, à faire manger les pissenlits. Le jour d’après, évidemment, j’étais posté à mon balcon, à 9H12 exactement, et la main fut au rendez-vous, pour valser ses 42 coups. Cette fois, je n’eus aucune vision, ni terreur, ni même illusions, je regardais juste le chiffon qui exhalait des graines d’or, molécules lâchées dans l’espace, arrachées à la pesanteur, qui avaient dû être autre chose avant de se désagréger, des bouts d’objets, morceaux de chaises ou de jouets, des pellicules capillaires, des ongles usés aux caresses, et mes pensées vagabondèrent, le long de la peau de cette main, quand je compris en un éclair qu’elle appartenait à quelqu’un. Derrière chaque porte entrouverte, derrière chaque serrure, chaque vitre, chaque paupière, se cache toujours un univers, et ce que l’on voit en surface n’est que le reflet d’un miroir qui ne renvoie que notre image, nos propres fantasmes déformés, nos désirs sombres, inavoués, se logent partout en bas relief, pour nous faire croire que l’on existe dans toutes les dimensions possibles, alors qu’au fond, nous le savons, nous ne sommes rien qu’un bout du temps avec plein de pensées dedans. Cette main, cette heure, et ce chiffon, n’avait rien à faire avec moi, ne m’adressait aucun message, mais remplissait juste une tâche qui excluait mon existence. Il y avait, évidemment, un but que je ne pouvais comprendre, une habitude singulière qui n’avait de sens que pour elle-même, et dont je ne saurais jamais rien. Qu’elle fut princesse ou ménagère, libre comme l’air ou prisonnière, cette main s’accrochait à un bras, lui-même agrafé à un corps mu par sa propre volonté, dans sa logique inexpliquée. De tout cela, au fond des choses, je n’étais qu’un témoin passif, un dérangé contemplatif qui cherche toujours une façon de croire que tout a une raison, histoire de ne pas aller voir sa vérité dans le miroir.
Depuis ce jour où je compris que cette main ne voulait rien dire, tous les matins, à 9H12, je la fixe avec le sourire, et pendant que la grue girouette, mon café fume une cigarette.
Issy les Moulineaux, le 13 mars 2008
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