dimanche 7 décembre 2008

Rêve en acier

Il se souvient avoir pleuré des larmes grosses comme ces valises qu’on traîne dans les escalators, dans les couloirs d’aéroports, ces gares d’où on ne part jamais et où l’on traîne près des wagons, un sandwich humide à la main. Il chialait pire que des madeleines, une boulangerie toute entière lui reniflait dans les narines, et il morvait des croissants chauds, des crocodiles en chocolat et des religieuses au café qui priaient un Jésus en sucre. Assis à la table d’une terrasse, au cours d’un été sans indien, un ami lui tenait la main, et lui, les yeux crevés de poches, il geignait toute sa belle famille, sa mère ses cousines sa grand-mère, son canari, son pinscher nain et puis le petit chaperon rouge, le loup, les cochons, les moutons, bref toute une ménagerie de verre qui lui coulait par les paupières. Glacé sous son crâne en carton, la belle au bois dormait, avec une seringue dans les veines, une culotte verte et déchirée, encore trempée, sanguinolente et des nuées d’abeilles zombies éjaculaient dans ses oreilles. Son cœur, enfin ce qu’il en restait, épluchait des tonnes d’artichauts, la vinaigrette lui brûlait les yeux sur l’assiette comme il se dévorait la langue, coupée en dés à la fourchette, il pleuvait des cordes sur sa tête où des pendus barbus bandaient. Il se rappelle avoir crié, sauf que sa voix était une autre, le chant d’une sirène de pompier bloquée dans un embouteillage, un grand brûlé s’épluchait le nez à la vitre. Ses dents restaient collées, émail soudé, gencives mouillées, et en voulant ouvrir la bouche, ça lui explosait à la gueule, une voiture piégée, un avion détourné, une bombe à retardement qui giclait plein de billes colorées. Telles étaient ses larmes encore, des boules chinoises multicolores, gouttes arrachées à la fontaine qui s’évaporent à peine lâchées dans l’atmosphère, et son ami ni pouvait rien, à part lui écraser la main en murmurant ça va passer ça va passer ça va passer. Sauf que rien ne s’arrête jamais, puisque le temps cueille des cerises, et que le sommeil a ses lois, ses tables de multiplications, et qu’à l’instant d’ouvrir les yeux, il lui reste encore des souvenirs, comme un chewing-gum dans les cheveux, qui ne tardent pas à s’effacer, fuir à toute jambes dans sa cervelle, et dont il ne conserve qu’une vieille impression de douleur, un cadavre exquis sous anesthésie. Puis rien. Il retrouve sa table de chevet, son soleil entre les volets, et l’air a toujours le même goût, entre la figue, le raisin et le chou, les draps fleurent un peu le printemps, à cause de la lessive et du mois d’avril qui bourgeonne. Tout existe encore et son corps aussi. Rien n’a disparu dans la nuit, les choses sont toujours à leur place, peut-être tant mieux, peut-être hélas. Et lui toujours vivant ici. Comme hier. Plutôt content. Ce n’est pas pour tout de suite l’enterrement. Il jette un coup d’œil à ses mains, se gratte les couilles du bout des ongles, ébouriffe ses cheveux noués et envisage le nouveau jour au chiffres clignotant de sa montre. Et puis il sent un truc sur ses joues, du carton sec qui se craquelle, alors seulement il se rappelle, sans savoir pourquoi ni comment, il se souvient d’un rêve d’acier, il se souvient avoir pleuré…
Issy les Moulineaux, 14 avril 2008

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