J'ai oublié ma première pomme. Était-elle verte ou jaune ou rouge ? Sucrée, acide, ou farineuse ? J'ai oublié qui me l'a donnée. Était-ce un serpent ou ma mère, ou la madame de la cantine ? J'ai oublié la première fois. Ce que mes lèvres ont prononcées, ce que mes dents y ont croquées, ce que ma langue y a senti.
J'ai oublié ma première pomme.
J'ai oublié mon premier mot. Ai-je crié ou murmuré ? Était-ce un oui, un non ou merde ? Et qui étais-je ? J'ai oublié.
J'ai aussi oublié le reste, tout ce me tournait autour, le ciel tendu sur mon berceau, et les comptines qu'on me chantait, et le petit chaperon rouge.
J'ai effacé tous ces instants, ou plutôt je les ai enfuis, quelque part dans mon inconscient, j'ai oublié mes premiers fruits.
Et pourtant tout est encore là, intact et prêt à ressurgir ; tout est rangé comme dans un coffre que je ne pourrai plus ouvrir : mes tous premiers pas sur le sol, sur les dalles ou sur la moquette, mes dents qui poussent et la danseuse qui tournait sous une cloche en verre, au métal d'une boîte à musique.
J'ai oublié le premier vent, la première douche et les sourires, j'espère un jour m'en souvenir, à l'heure de mon dernier soupir. Ils reviendront, tous ces instants, pour obnubiler la douleur, enfouir les remords et la peur de ne plus me savoir vivant.
Alors je me rappellerai, qu'avant de me sentir un homme, j'avais déjà goûté une pomme, et ce souvenir sera doux. A l'instant de fermer les yeux, j'en reprendrai un petit bout, juste un morceau et puis adieu.
Issy les Moulineaux, 20 janvier 2007
1 commentaires:
Ça sonne comme un poème. Comme une chanson. Il y a des rimes intérieures qui font comme une mélodie douce. Comme un parfum.
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