vendredi 5 décembre 2008

Lorsque la lune est verte

Lorsque la lune est verte, les cadavres remontent. Ils prennent l'ascenseur du centre de la terre et viennent marcher quelques heures sur les trottoirs et les champs. C'est une Toussaint à l'envers, un défilé de zombies, ou le clip de Thriller. Cela se passe dans nos rêves, mais pas seulement, puisque j'ai vu mon grand-père, un volant dans les mains, et le crâne défoncé. Il tenait un petit chien en laisse, dont il ne restait que les os. C'était la nuit dernière. Et la dernière nuit.
Contrairement à ce que les gens croient, les morts ne s'envolent pas, et les nuages sont vides à crever. Juste de la vapeur d'eau. Il n'est rien de plus désert que le ciel, et quiconque à pris un avion pourra sans problème le confirmer. Depuis le hublot, on n'aperçoit aucun ange en tutu, ni fantôme enchaîné, ni Dieu, ni Marie, ni Jésus. L'azur est bleu. L'espace est noir. Personne n'y flotte en suspension, à part peut-être les astronautes et les Neptuniens en chaise volante.
Si l'on pouvait percer l'entrée du monde, dans la cheminée des volcans, on découvrirait l'ascenseur. Une belle cage dorée à l'or fin, et bardée de milliers de boutons :
Premier enfer : parking des mort-nés.
Deuxième enfer : résidence des accidentés.
Troisième enfer : hôtel des cancéreux.
Quatrième enfer : plage des suicidés.
Cinquième enfer : ferme des morts d'amour
Sixième enfer : gare des victimes de l'holocauste
et cætera à l'infini...
Je ne vous raconte pas le bordel là-dedans, la foule qui grouille sous la croûte terrestre, tous les morts de l'humanité réunis au millième sous-sol, les hommes préhistoriques, les femmes en perruques, les barbus de la première guerre, tout ce petit monde se mélange, joue aux dames ou au mah-jong, participe à des ateliers. L'ambiance est plutôt bonne, bien qu'un poil morose et nauséabonde, la chair décomposée n'exhalant ni la rose ni le jasmin.
Bref, voilà le monde sous nos chaussures et nos égouts, 342545654 milliards d'habitants qui n'ont même pas vue sur la mer, et qui se morfondent un peu le bulbe, serrés comme des sardines dans une boîte d'anchois.
Alors de temps à autre, une ou deux fois par siècle, la lune prend une teinte olivâtre, et c'est le signal du goûter. Les portes de l'ascenseur se rouvrent, et les cadavres qui le désirent peuvent remonter à la surface, à la manière des bulles d'air dans l'eau bouillante.
La plupart filent à Tahiti, ou au sommet de l'Everest, histoire de se mouiller les pieds ou de respirer le grand air, d'autres vont caresser les cheveux de leurs progénitures endormies, avec cet tendresse étouffée dans leurs orbites dénoyautés.
Certains se contentent d'une ballade, sous les piliers de la tour Eiffel, dans le cimetière du Père Lachaise, ils se reposent sous les ormes, ou écoutent une petite musique dans leur MP3 en terre cuite. Parfois, ils restent sous les fenêtres, d'où s'échappent des morceaux de vie, des repas en famille, des couples qui baisent, des enfants qui accrochent des étoiles aux sapins, et ils pleurent des larmes sèches, en souvenir de leurs années.
Et ceux qui sont encore debout, qui respirent encore l'oxygène, vivant en sursis sur le monde, qu'ils rêvent au chaud dans les plumes d'oie, ou qu'ils dansent à la queue leu leu dans des discothèques enfumées, ces gens dont nous faisons partie, pour quelque temps encore, sont incapables de voir les morts. Ils sentent passer des courant d'air, ou des humeurs ou des cauchemars, mais ils ignorent les visiteurs qui pullulent juste à leurs côtés.
Les seuls capables de les voir ne sont pas les chercheurs d'esprits, les abrutis qui tirent les cartes, ou qui font tourner des verres en cristal, mais ceux qui comme moi la nuit dernière, flottent entre deux eaux du sommeil, ni endormis, ni réveillés, presque somnambules inconscients. Ils entrent dans la zone de flou, quelque part entre chien et loup, et ne savent plus s'ils sont vivants ou déjà passé sur l'autre rive.
Alors, dans la brume qui les berce, lorsque la lune devient verte, leurs regards accrochent des fantômes, et sans même s'en rendre compte, ils contemplent la mort dans les yeux.
Ce fut le cas ma nuit dernière, peut-être aussi ma dernière nuit. J'ai vu mon grand-père près du lit, le crâne en compote de cervelle, d'où saillait une branche de platane. Il tenait un volant dans les mains, et aussi un petit chien en laisse, dont il ne restait que les os, comme un squelette aux rayons X, et qui jappait en japonais.
Me redressant nu sur ma couette, j'ai voulu lui tendre les bras, le saluer pour la première fois, mais ils s'est un peu reculé, et sa joue pendante à rougi. De ses lèvres cassées en morceaux, il a murmuré dans le noir :
- Je désirais voir ton visage, te dire que je t'ai pardonné...
Puis la lune a viré au jaune, mon grand-père s'est dilué dans les fleurs du papier peint, et je me suis rendormi, un sourire tordu sur la bouche.

Issy les Moulineaux, 3 avril 2007

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