vendredi 5 décembre 2008

L'enveloppe

Je suis assis en face de toi. L'enveloppe est dans mon sac, coincée entre les pages d'un livre. Je sais que tu le sais. Je le sens. Et inversement. Je sais que tu l'attends.
Entre nous s'impose une table, et deux verres à moitiés vides. On parle de tout, de rien et d'autre chose, la pluie, la mort, les vaches et les mouches. Mais on ne pense à rien d'autre : L'enveloppe.
Tu te demandes si je vais te la tendre. Je me demande si tu vas me la demander. Et les minutes passent.
Toi et moi savons parfaitement que si je te donne cette enveloppe, tout aura changé. Nous ne pourrons plus nous parler de la même façon, jamais, ni même nous regarder dans les yeux. Alors, tu fais durer le temps, tu contournes, tu dérives, tu respires l'air de rien y toucher. En vrai, je le sens, tu hésites. Car tu as un peu honte. Et moi, je ne compte pas t'aider. Je ne vais te faciliter la tâche en plus, il me reste encore un peu de fierté. Alors, j'attends, je te laisse parler de tout de rien et d'autre chose, le beau temps, la vie, les moutons et les ruches, mais jamais, jamais, je ne prononce ces mots que tu attends, ces mots qui te déchargeraient d'avoir à me demander franchement, en me regardant dans les yeux, que je te remette l'enveloppe qui patiente dans mon sac, entre les pages d'un livre, depuis le début de notre conversation.
Je dois avouer que bien qu'étant dans la position de l'humilié, j'éprouve un certain plaisir à ta gêne, à ta culpabilité, et te voir sans cesse repousser l'instant excite un peu ma cruauté. C'est la seule vengeance qui m'est permise, te laisser t'embourber, hésiter, mariner dans ton jus : comment vais-je lui demander l'enveloppe ?
Car tu le sais. Je le sens. Qu'après tout sera différent. Il n'y aura plus ni confiance, ni franchise, ni rien. Nous serons devenu des étrangers.
C'est ta dernière chance, de peser le pour et le contre, c'est à toi de choisir ; moi, j'ai amené l'enveloppe, elle attend dans mon sac entre deux pages d'un livre. La suite est entre tes mains.
Peu à peu, les banalités s'épuisent toutes seules, on a fini le tour des banalités, la vie, la mort, les vaches, les mouches, les abeilles, la pluie et le beau temps. Il ne reste entre nous qu'une petite zone de silence gêné, et une question en suspens sur tes lèvres. Je commence à espérer. Peut-être as-tu compris que ça n'en valait pas la peine. Peut-être que tu ne vas pas tout briser, mais juste me tendre la main par dessus la table, avec le même regard qu'autrefois, puis partir sans rien exiger de plus, sans l'enveloppe, et sans regret.
Mais non. Tu avales ta salive discrètement, et je remarque la petite boule qui sursaute dans ta gorge, puis tu poses la question d'une voix que tu voudrais tout à fait amicale et naturelle, mais qui se déchire un peu au passage de l'air :
- Au fait, tu as pensé à l'enveloppe ?
Je réponds :
- Oui, bien sûr.
J'ouvre mon sac, et la sors d'entre les pages du livre. Je te la tends par dessus la table ronde et les verres vides.
Ta main tremble un peu lorsque tu la prends.
Ton regard m'évite.
Puis tu t'en vas.
Pour toujours.
Issy les Moulineaux, 1er décembre 2006

1 commentaires:

Charlotte a dit…

J'ose pas demander ce qu'elle contient cette enveloppe, parce que j'ai beau jouer derrière (ou devant ?) mon ordi, je n'en suis pas moins une gamine timide et curieuse.

Mais l'important n'est pas dans le contenu. L'important, c'est qu'il me reste quelques questions d'histoire-géo, un contrôle de français à réviser, et que je reste bloqué devant tes mots en sachant très bien que mon avis est commun, et que sûrement personne ne lira ça. Comme personne ne lira mes textes.

J'ai honte, je finirais par tous les effacer de mépris envers moi-même. Je veux chanter, et je ne suis même pas capable d'écrire correctement sans me prendre pour ce que je ne suis pas. Il me manque quelque chose qui ferait que.