dimanche 7 décembre 2008

Dialogue de murs

Je m’en souviens très bien me dit-il – comme si moi j’avais oublié, comme si j’étais amnésique ou je ne sais quoi – c’était le jour de la victoire de Mikhail Youzhny en finale de Wimbledon le 25 juillet 2013 à 23H53 exactement – alors que je m’en rappelais parfaitement étant donné que j’y étais, moi, dans les gradins, aux première loges cette année là, parce qu’à l’époque excusez moi du peu, mais j’étais moi-même champion de ping-pong – une balle de match incroyable, passing court croisé le long de la ligne et boum – il a insisté sur le boum, lourdement, en tapant dans ses mains comme si j’étais sourd ou débile ou je ne sais quoi, alors que je l’avais vue, moi, de mes yeux la fameuse balle de match, et que ce n’était même pas un passing court croisé le long de la ligne, mais un revers slicé dans les pieds – et Mikhail poursuivit-il – il l’appelait par son prénom comme s’ils avaient élevé des chèvres ensemble dans le Poitou en mai 68 ou je ne sais quoi – Mikhail, donc, il s’est mis à danser sur le court, il faisait la chenille électrique, le pas de bourré, le moonwalk et des pirouettes, salto avant, triple boucle piquée, et le robot, tours sur la tête et caetera, complètement désarticulé – il en rajoutait avec les yeux, globuleux et plein de veines éclatées, et sa voix se perchait dans les contraltos pire qu’un chien qu’on émascule, alors que moi, je veux pas dire, mais je l’avais vu en vrai, Mike, ce jour là, et il avait à peine souri après l’annonce de sa victoire, peut-être qu’il avait sautillé sur place, d’accord, un peu, mais pas plus, c’était pas le genre à en faire trop, pas comme l’autre face de cul de tétine qui continuait de me saouler – et moi, poursuivit-il, je regardais ça depuis le camping sur l’écran géant du congélateur, et j’avais une raquette à la main aussi, et un short en lycra orange et un bandeau en éponge Spontex et des chaussettes en coton à bandes tricolores, bref tout l’attirail du champion – alors que pardonnez-moi, mais les chaussettes à bandes tricolores, c’est grave ringard, personne n’en porte plus depuis la victoire de Noah, et qu’en plus, il n’a jamais fait de camping parce qu’il a peur des araignées et qu’il ne supporte pas de chier autre part que dans les toilettes de sa mère – et il se trouve, continua-t-il – comme si ça m’intéressait plus que ma première chemise à fleurs – que j’avais de l’eau jusqu’aux genoux, parce qu’à ce moment là précisément, on faisait un tournoi dans le lac à côté de ma caravane, le water tennis tu connais, c’est pareil que le water polo sauf que c’est du tennis – c’est bon, je ne suis pas né de la dernière nuit et je lis Le Monde tous les jours – c’est une nouvelle discipline olympique tu le savais ? – appelle moi débile tant que t’y es, c’est moi qui te l’ai soufflé au fion et en plus, figure toi que le water tennis, je l’ai carrément inventé alors hein, faut pas pousser mémé dans les escaliers de secours, bouffon – et donc, insista-t-il – alors que je soupirais franchement pour bien lui montrer que je m’en fichais comme de mon premier slip à cœurs – on frappait dans des balles trempées, ce qui n’était quand même pas pratique, parce qu’elles s’alourdissaient avec l’eau ce qui ramollissait le rebond, ce qui fait que le plus souvent elles coulaient à pic avant de toucher la raquette – vas-y apprends-moi la science physique et la mécanique des forces, je te rappelle que j’ai un doctorat et douze prix Nobel – et du coup on passait plus de temps à faire de la plongée sous-marine qu’à jouer au tennis – allez, mon vieux, pas à moi, tu nages pire qu’un bloc de granit et te noierais dans une goutte de Coca – et à un moment ressassa-t-il, alors que je sortais ma tête du lac avec une sangsue sur le nez – tu l’as encore abruti, ah non pardon, c’est ta gueule – j’ai vu cette fille sur le rivage, foutue comme une allumette, avec un corps tout sec et maigre, de l’os avec de la peau par dessus, et une grosse tête toute rouge, des cheveux oranges, et un nez, mon pote – je ne suis pas ton ami, connard – un nez de Catamaran – pardon mais je vois pas le rapport – et une bouche qu’on aurait dit sortie de la cuisse de Jupiter – faut que tu m’expliques ta métaphore, je vois pas ce que Jupiter vient faire dans l’histoire – et bref – ouais vas- y abrège, je m’endors – cette fille me dit un truc que j’ai oublié – t’as qu’à aller vidanger tes neurones – et moi je lui réponds du tac-o-tac un autre truc, je ne me souviens plus quoi exactement – alors pourquoi tu me le racontes – mais en tout cas le truc que je lui réponds , ça ne lui plait pas à la fille, ça la vexe même carrément, et elle se met à chialer des crocodiles alors je m’excuse platement mais elle appelle son père qui sort d’un coup de l’eau – genre t’as rencontré Jésus au camping – et qui s’avance vers moi, pas content, tu vois – non, je ne vois pas, non, tout ce que je vois c’est ta tête de hareng pourri qui me palpite sous les naseaux – et le père, c’est le sosie de Mikhail Youzhny, mais avec les cheveux de Jack Lang et les jambes de Julia Roberts, et il a une grosse voix, un peu cassée, comme Louis Armstrong, le chanteur de Led Zep – non mais révise tes classiques, Armstrong c’est pas un chanteur, c’est un mec qui fait du vélo sur la lune – et il m’engueule carrément, il me dit, c’est toi qui a traité ma fille de poufiasse enfoiré, et moi je dis, je suis désolé, et il me dit rien à foutre et moi je dis pardon et il me fout un pain de mie dans la gueule et voilà comment je suis mort, je m’en souviens très bien – comme si moi j’avais oublié, comme si j’étais amnésique ou je ne sais quoi, alors que j’étais juste là, à ce moment là, puisque c’était moi le mec en question, et là je m’approche de lui, je le regarde dans les yeux, avec force et détermination et je murmure : tu commences à me casser les noix avec tes histoires à la couille, et lui et il me sourit et il me demande :
- D’accord, tu veux un jus de pomme ?
Alors j’acquiesce parce que j’aime ça, et puis on trinque à l’amitié.
Cholet-Issy les Moulineaux, 13 et 15 juillet 2008

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