Je suis coupable d'être né dans une famille de fonctionnaires, ma mère était institutrice, elle passait sa vie en vacances, et mon père, j'ai honte de le dire, était détaché à la culture dans une mairie communiste. Croyez moi, monsieur, je n'essaie pas de m'abriter derrière cette malheureuse enfance. Bon, c'est vrai qu'on m'obligeait à aller voir des spectacles, qu'on m'attachait à la bibliothèque, qu'on me bourrait le crâne de poésie, mais ça n'excuse en rien mon comportement. C'est également vrai que mes parents fréquentaient des gens bizarres et de toutes les couleurs, des éducateurs, des animateurs, des chanteurs pour enfants et même des chômeurs et des ouvriers, bref, toute une clique de parasites décomplexés qui osaient penser librement et manifester dans la rue. Ensemble, monsieur, ils aimaient bien refaire le monde, mais vous les avez pris de vitesse. Ils ont été pendus hier, sur le portail de l'Elysée. C'était pour le bien de la France
Je me rends
Monsieur le président.
Malgré ce parcours douloureux, je n'ai aucune circonstance atténuante, ni ne réclame aucune clémence. Car si j'avais été plus fort, j'aurais sûrement pu m'en sortir, résister contre l'intellectualisme larvé, la psychanalyse rampante, les sociologues périmés, les infirmières surpayées, les juges en liberté, la presse des sans papiers, toutes ces pépinières de fainéants, tous ces utopistes du désordre, j'aurai dû les dénoyauter, les combattre dent pour dent, œil pour œil, le mal par le mal ! J'aurais dû rejoindre la résistance armée, m'engager dans la police, ou entrer dans une école privée qui m'aurait remis à ma place, sur les rails de la réussite. Mais j'ai choisi de collaborer, en pleine connaissance de cause. J'ai choisi de servir le diable. J'ai choisi le pire des métiers, et le mot m'écorche les lèvres, monsieur, lorsque j'essaie de le prononcer devant vous, pardonnez moi, je suis artiste.
Je me rends
Monsieur le président
J'avoue, je suis de la race des inutiles, de ceux qui se lèvent à midi et qui écrivent des poèmes au lieu d'aller gagner leur vie, je suis de la race des profiteurs, qui fait son trou dans l'Assedic. Si seulement j'étais rentable, si je divertissais la France ou si j'étais une superstar, je pourrais plaider l'indulgence, je pourrai vous faire allégeance, mais je n'ai pas saisi cette chance. Non, j'ai choisi d'être intermittent, parce que c'était plus facile, et que je n'avais rien à faire sinon attendre mes allocs en faisant semblant de bosser, chanter dans des salles vides, jouer dans des spectacles subventionné par l'ancien ministère de la Culture que vous avez bien fait de faire raser. Je suis coupable d'avoir voulu cette vie, de l'avoir aimé, et même, j'ose l'avouer, défendue contre la raison du plus fort, qui, vous nous l'avez encore prouvé, finit toujours par l'emporter. Ce matin à l'université, ma femme a été fusillée avec une dizaine de chercheurs. Alors, je suis sorti de la cave où je me cache depuis le 6 mai, et suis venu ici, à pied, en passant par le nouveau cimetière, pour vous rendre mes armes, et hommage en même temps
Je me rends
Monsieur le président
Issy les Moulineaux, 9 mai 2007
1 commentaires:
Ce texte est beau à mon goût. Cela change pas mal de tes textes indigestes (pour moi) qui précèdent et succèdent. Mais je ne veux pas dire par là que les autres sont nuls, moches et bla et bla. Non.
Mais celui-ci est beau quand même.
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