dimanche 7 décembre 2008

Eloge Funambulèbre

J’ai des mots en suspens, qui dansent avec le vide. Au rebord de mes lèvres, comme des fildeféristes, ils vacillent, hésitants, au dessus d’un abîme. Mes phrases ont le vertige, elles s’accrochent comme elles peuvent, de leurs dix doigts brisés, elles pleurent à bout de force et supplient mon silence de ne pas les lâcher. Moi, je suis debout, quelque part dans l’automne, sur un trottoir quelconque, c’est une rue qui me porte et j’entends sans entendre des moteurs qui explosent, le roulis des poussettes où des bébés pleurnichent, une radio qui grésille entre deux stations et dans les trous du vent le claquement de deux talons qui s’éloignent, peut-être vers cette bouche de métro édentée.
Le téléphone en main, tout juste raccroché, je m’arrête immobile à cet endroit du temps, le regard clouté à la pointe de mes pompes et je fixe de haut ces images qui s’agrippent, qui battent des pieds et tanguent comme saisies de vertige. Englué, j’ai toutes ces choses à dire qui ne veulent pas voler, ces lettres qui oscillent, frétillent de leurs ailes coupées, frénétiques, apeurées, elle refusent de lâcher prise et pourtant, je le sais, elles rêvent de décoller, pour se répandre en larmes.
Te rendre hommage une première fois une fois passée ta dernière heure.
Derrière mes yeux ça bouge encore, un cinéma diffuse ta mémoire en couleur, des instants minuscules, sensations microscopiques où survit encore ton visage tel qu’il n’existe plus. Je te regarde de l’intérieur et me replie et je me sens soudain comme ces mots qui s’accrochent, solitaires sur une corde tendue entre deux tours.
Je bloque à cette frontière, ce barrage filtrant qui se dresse, impénétrable, entre mes pensées et ma voix, et les phrases qui en moi se libèrent, si légères et si graves, qui s’alignent en colliers dans une logorrhée pure, nette et incontrôlée, ces images qui remplissent le silence que tu laisses pour inonder l’espace de cris et de refus, s’aplatissent, ridicules et se recroquevillent, impuissantes, avortées à l’instant d’exister, et au bord de mes dents, il n’en reste plus rien, que des traces sans ombre et des banalités.
Un pigeon passe qui picore les restes d’un croissant. Je range mon téléphone, et mes pieds inconscients recommencent à marcher, partis de rien pour n’arriver nulle part.
Issy les Moulineaux, 15 novembre 2008

1 commentaires:

Charlotte a dit…

Ça fait un an qu'est parti quelqu'un que j'aimais, et qui m'aimait, sans compromis ni rien du tout, et je ne sais toujours pas ce que je ressens. J'ai pas envie de savoir, pas envie de ressentir; c'est lâche mais j'aimerais mieux le croire vivant. Alors je fais mon possible pour le faire vivre dans mes souvenirs, et mes mots, mais j'dois pas avoir la bonne formule, ou alors y a un bug quelque part. Toujours est-il que ça fonctionne pas, et qu'il est parti.

En bref, c'est un beau texte, mais ça devrait pas avoir le droit d'exister. On devrait tous mourir ensemble, pour pas avoir de regrets et de souvenirs tordus.

On devrait pas mourir. Ou alors le paradis devrait exister, parce que sinon c'est trop triste. C'est vrai, quoi, Dieu a déjà assez foutu la merde, il pourrait au moins avoir le courage d'exister pour rattraper ses conneries.

Je sais pas si ce que j'écris à un sens, et je doute que quelqu'un lise ça un jour. Ça ne fera qu'un doute de plus dans ma graaaande valise renversée.