C'est un soir qu'elle découvrit l'œil. Au fond du lit, contre son pied. D'abord elle sentit sa paupière. Un truc bizarre et plutôt doux qui frôlait ses orteils, comme un pinceau sur un dessin. Elle avait peur des araignées alors elle convulsa ses jambes, éjecta le drap et bondit, prête à écraser sa phobie sous une grille de Sudoku. C'est alors qu'elle le vit, palpitant dans l'obscurité : un œil humain et grand ouvert qui la fixait d'un air timide.
Elle était une fille comme les autres. Enfin, c'est ce que les autres disaient. Elle ne brillait pas dans la foule qui l'avait rendue anonyme. Sa vie n'était pas un roman, ni une nouvelle, ni un chapitre, à peine une phrase qu'on lit en boucle en attendant le point final. Elle existait entre guillemets mais n'osait pas être déprimée, car il n'y avait pas de raison. Elle voyageait en classe moyenne, mangeait bien, travaillait beaucoup, dormait toujours dans des draps propres. Il y avait un toit sur sa tête, et dedans, du temps. Dehors, elle traînait sa tristesse comme certains leurs rhumes de cerveau, une gêne qui agace sans broncher, qu'on accommode, qu'on apprivoise et qu'on finit par oublier.
A présent l'œil l'implorait. Ne m'écrase pas, je t'en supplie. Il battait ses cils à tout crin, comme un gosse en flagrant délit. Sur le drap housse plein de nounours, il faisait tout petit et pitié. Ils se dévisagèrent longtemps, elle de tous ses yeux, et lui de tout son être, ils ne se lâchèrent pas du regard. C'était un œil assez profond, mais qui irradiait en surface. On œil qui racontait des choses, d'un bleu tirant sur le gris clair.
Elle lui parla :
- Tu m'entends ?
L'œil était sourd, évidemment. Peut-être lisait-il sur les lèvres. En tout cas s'il ne sut répondre, sa pupille se contracta au coeur d'un iris suspicieux. Terrorisé apparemment. Elle tendit lentement sa main et le recueillit dans sa paume ; il commença par frissonner. Elle l'approcha de son visage et lui sourit. L'œil se calma, encore inquiet. Elle se sentit troublée, et trembler. Personne ne l'avait vue d'aussi près. Ni regardé de cette manière. Car l'œil l'aspirait toute entière dans ses paupières écarquillées. Il s'ouvrait de plus en plus grand pour essayer de la convaincre de ne pas être écrabouillé. Il employait ses dernières forces à prouver sa fragilité.
Elle dit :
- Ne crains rien.
Puis :
- Tu me rappelles quelqu'un.
C'était vrai. Mais elle ne put dire qui. Elle le mit sur sa table de nuit, au creux d'une boîte de mouchoirs. Puis elle s'allongea près de lui. Avant d'éteindre la lumière, ils se fixèrent encore un peu. L'œil était heureux à présent, il scintillait de gratitude, et elle n'en croyait pas les siens. Plus rien ne serait comme avant. Au bout d'une heure à se contempler, la fille et l'œil s'alourdirent, et se refermèrent en même temps.
Elle n'était plus comme les autres. Elle portait partout un secret, au chaud dans une boîte à lunettes. Cette présence la justifiait aux yeux de l'univers entier. Elle le sortait dès qu'elle pouvait, enfermée dans les sanitaires, isolée dans un ascenseur, elle entrouvrait à peine l'étui et regardait son œil, toujours tendre et tendu vers elle. Le soir, elle l'installait au milieu des mouchoirs, tamisait les lumières et s'allongeait sur son lit, face à lui. Là, ils s'observaient en silence, dans une communion solennelle que seul le sommeil apaisait.
Un soir elle comprit qu'elle l'aimait. Pour la première fois l'œil pleura. De bonheur, sans doute, ils mélangèrent leurs larmes, une autre façon de s'enlacer.
Puis elle fut seule de nouveau, perdue quelque part dans le noir. Elle avait égaré son corps, ses mains, ses jambes et son visage, tous disparus de sa conscience. Elle ne ressentait plus qu'un muscle dont elle ignorait l'existence, mais qu'elle contractait sans arrêt, comme un réflexe d'un autre âge, une tentative désespérée. Sourde, au-delà du silence, elle n'entendait qu'un vide ultime, morbide et intersidéral. Alors d'un coup la terre trembla, aspirant le ciel à l'envers et elle fut inondée de lumière. Aveuglée, elle ferma les yeux, et lorsqu'elle rouvrit sa paupière, elle ne put croire ce qu'elle voyait. C'était elle-même, qui se dressait, telle un gratte-ciel en chemise de nuit, immense au dessus de son être qu'elle hésitait à écraser avec une grille de Sudoku.
Issy les Moulineaux, 24 juin 2008
1 commentaires:
le sudoku ne sert pas uniquement à passer le temps mais aussi à vaincre ses phobies.
Carolina
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