samedi 6 décembre 2008

Des gens qui donnent envie...

C'est comme le bleu après la pluie, les gens qui donnent envie. Ils donnent envie de vivre encore, d'y croire un peu et de sourire. Cela m'est arrivé hier, dans un bar puis dans le métro ; c'est cette double petite histoire que je voudrais vous raconter ce matin, au bout d'une nuit à poings fermés.
J'avais le cœur mou dans les bottes, depuis déjà quelques soleils, et pour une foule de raisons. Je manquais de baume et d'espoir, avec le regard peint en noir, au charbon de bois, à la suie. Ce n'était pas la grosse déprime, mais une petite baisse de régime, des doutes qui ne tournaient pas ronds, avec des questions insolubles qui me prenaient la tête farcie, entre le marteau et l'enclume. Objectivement, je n'avais pas de raisons de me plaindre, ou en tout cas pas d'assez bonnes. C'est vrai que tout n'était pas rose, à cause de l'avenir surtout, et de l'absence de certitudes, mais je ne coulais pas dans la mine, je me tenais encore debout, avec de l'air dans les poumons et du sang chaud dans les artères. J'essayais de me rassurer, de m'accrocher aux branches du chêne, mon amour, mes amis, mes mots, mes bouquins et puis les violettes du jardin, mais ça ne marchait pas très bien. Mon optimisme boitait de l'aile. Je me sentais trop misanthrope, à cause des gens que j'avais cru, des ces amis que j'ai perdu, de cette conne dans le métro qui prenait le monde pour une poubelle, et ses habitants pour ses chiens, bref, je ne parle même pas de la campagne présidentielle, ni des chanteurs qui se mordent le nœud depuis que la poésie est morte.
J'étais donc au sixième sous-sol, avec un désir d'île déserte, ou une envie de changer de peau, de me transformer en bouleau, en abruti ou en salaud. J'en avais plein le cul du monde.
Et puis j'ai été boire un verre, sur une terrasse du 10ème ; le soleil filtrait dans les vitres, cirait les tables et les lunettes. L'air sentait presque le printemps, au dessus des pots d'échappement. J'ai retrouvé un vieil ami, et rencontré des inconnus. Ils n'étaient pas des gens à part, pas des génies, pas des cadors, mais des artistes en herbe tendre qui passaient juste à mon instant. On s'est payé un coup de vin rouge, et on a refait le monde en mille, comme quand j'avais juste vingt ans ; on n'était pas d'accord sur tout, mais surtout d'accord sur une chose : il fait bon traverser le temps, tant qu'on est encore dans ses cordes. C'était le genre qui regarde les yeux, ni par en dessous ni par au dessus, juste tout droit et sans complexe, et qui ne cherche pas à séduire, mais juste à se fendre la poire en deux. On a cassé du sucre ensemble, sur le dos des ânes bâtardés, les artistes vendus au marché, les fausses langues de putes engagées, et dire du mal m'a fait du bien, surtout qu'on ne se gênait pas pour se mettre tous dans le même panier, à caresser l'essence des poils, à vouloir être original, tous coincés dans la même galère : sois toi-même en vendant ton âme... C'était bon de prendre de la distance, de se remettre les pendules à l'heure, de se dire qu’on n’est pas meilleur, ni pire, mais juste comme les autres ; on rêve tous d'atteindre la lune, sauf que la lune est en carton...
On a trinqué à rien du tout, juste pour entendre tinter les verres, juste pour se donner une excuse, et laisser filer les minutes. Le vin m'est monté à la tête, pour y détendre un peu les nœuds, et j'ai adoré d'être là.
Sur le chemin du retour, dans une rame presque déserte, j'ai regardé cette fille blanche, qui n'avait pas plus de seize ans. Ses cheveux étaient bien trop blonds, ils tiraient sur le transparent, et sa peau paraissait livide, comme sous l'effet d'une eau de javel. Elle avait les yeux près des joues, qui s'affaissaient sous ses paupières, et un sourire à faire pleurer les morts. Cette fille inconnue était triste, mais pas comme moi, pas par moments, elle était triste de naissance, tout son visage en portait les stigmates, et puis son corps se renfrognait, les épaule creuses, le dos courbé, le cou pendant, les jambes nouées. J'ai compris que pour certaines personnes, la vie ne vaut pas d'être vécu, ils auraient préféré rester une supposition dans la tête de leurs parents. Si on leur avait donné le choix, ils n'auraient pas désiré naître, mais s'effacer entre deux riens. Pourquoi une gamine de cet âge est déjà si désespérée ? Pourquoi rien au monde ne l'accroche, ni ne l'excite le goût de l'eau ? Je n'arrive pas à l'accepter. J'avais envie de m'approcher, de lui retirer le casque des oreilles, et de lui dire, réveille toi, tu n'es pas en vie pour longtemps, et aussi dures que soit les heures, elles ne durent jamais assez. Il y a des choses à dire, à faire, des parfums qui respirent les fleurs, des jours tristes et des jours meilleurs, des étoiles perchées sur la voûte, que l'on peut suivre dans la nuit. A seize ans détester la vie, ce n'est pas se rendre un service, c'est oublier que l'air est chaud, que les livres ont été écrits, que la musique est composée, que les sens sont une fin en soi.
Cela peut paraître égoïste, mais elle m'a remonté le moral, à force d'avoir perdu l'envie. Le malheur des uns fait le bonheur des autres, ce fut mon cas dans le métro, même si je ne me réjouissais pas de voir cette jeunesse morbide, elle me tirait droit vers le haut, loin des soupirs qui m'engluaient .
C'est vrai que tout n'est pas facile, c'est vrai que rien n'est explicable, mais malgré tout la vie est belle, pour la simple raison qu'elle est. Je n'atteindrais peut-être jamais ni mes rêves ni le bout de mes espérances, je finirais peut-être seul dans un désert de sentiments, mais malgré toutes les douleurs, je jouirai d'être sur la terre, sans but et sans raison, avec du sang et des pensées....
C'est comme le bleu après la pluie, les gens qui donnent envie. Qu'ils soient chaleureux ou frigides, ils sont la preuve qu'on est en vie.
Et c'est déjà pas mal de choses, si vous voulez mon humble avis.
Issy les Moulineaux, 6 avril 2007

1 commentaires:

Charlotte a dit…

"A seize ans détester la vie, ce n'est pas se rendre un service, c'est oublier que l'air est chaud, que les livres ont été écrits, que la musique est composée, que les sens sont une fin en soi."

Faut que j'apprenne ça par cœur et que je le sorte à tous ces gens qui le savent pas. J'ai le doit si je mets un copyright Franck Zerbib après ?