Me voilà résolu, après moult hésitation, à vous raconter comment j'ai réussi à devenir ringard. J'ai pris cette décision suite aux multiples requêtes qui m'ont été adressées par courriers, e-mail et SMS, ainsi que plus directement, lors d'entretiens privés accordés à mes proches ou à des inconnus (on m'aborde régulièrement dans la rue à ce propos).
Avant toute chose, sachez que je ne parlerai ici que de ma propre expérience, et qu'en aucune façon, je ne me targuerai d'avoir la science infuse sur ce sujet. Dans cette quête comme dans beaucoup d'autres, il n'existe pas de recette idéale, et chacun doit, pour atteindre son but, suivre son propre chemin, aussi difficile et rocailleux soit-il. Pour ceux d'entre vous (et je sais qu'ils sont nombreux), qui rêvent un jour de suivre cette voie, ce témoignage, bien qu'empirique et assumé comme tel, servira peut-être à donner quelques clés de compréhension, soulever des questionnements utiles, éviter les écueils habituels, et pourquoi pas, je l'espère, à renforcer des vocations fragiles. J'ose espérer également que l'expérience partagée ici permettra aux générations futures, qui souhaiteraient emprunter cette route, de se rassurer quant à la possibilité de réussir un tel pari. A ceux là, je dis, en toute franchise et modestie : n'ayez pas peur et battez vous pour votre rêve, si j'ai réussi alors vous pouvez réussir aussi.
Devenir ringard - c'est une évidence qui mérite d'être répétée- est un combat de tous les instants. On ne devient pas ringard par hasard, comme ça, en chaussettes devant sa télévision. Ne croyez pas que la ringardise tombera du ciel dans votre bouche. Il vous faudra lutter, tomber, recommencer sans cesse, et verser un nombre incalculable de larmes pour, peut-être un jour, accéder au pinacle.
La première chose dont il faut se méfier, de mon point de vue, évidemment, c'est le désir d'imitation. On ne devient pas ringard pour ressembler à une idole quelconque, on ne peut pas non plus calquer la substance de sa ringardise personnelle sur celle d'un ringard aguerri. Il faut, pour chacun, trouver le ringard qui sommeille en soi, le ringard originel, celui qui attend d'être découvert et qui ne ressemble à aucun autre. Sans cela, et malgré vos efforts, vous risquez fort de restez à la mode toute votre vie.
Un autre conseil qui me semble fondamental : soyez patients. Il est très difficile de devenir ringard trop jeune, et même si certains y arrivent, ils font figure d'exception et ne doivent en aucun cas être pris pour modèle exclusif (tous les poètes ne sont pas Rimbaud, si vous me permettez le parallèle). De plus, n'oublions pas qu'il est par nature beaucoup plus complexe pour un jeune d'être ringard, étant donné que le jeune est, du fait même de sa jeunesse, naturellement branché.
Dans mon cas, par exemple, cela a pris des années. Je suis, comme on dit, un ringard à maturation lente. J'ai commencé, comme beaucoup, dès l'adolescence, mais malgré un travail acharné de tous les instants, je n'ai réussi à atteindre mon objectif qu'à l'apparition de mes premiers cheveux blancs. Il m'aura donc fallu attendre 35 ans pour pouvoir me présenter au monde, sûr de moi et de ma ringardise.
Les difficultés furent nombreuses. J'avais pourtant choisi une triple voie royale (histoire de mettre le plus de chance possible de mon côté) : la poésie, le théâtre et la chanson française, qui étaient à l'époque, (avec le Rockabilly, le smurf et les échecs), des pratiques à fort potentiel ringardatoire. J'ai donc intégré une école de théâtre de deuxième catégorie, avant de me lancer dans la création collective d'un groupe de musique à textes humoristiques, qui mit immédiatement (mais sans succès) toutes les chances de son côté pour rester dans la zone de ringarditude dite « alternative». Les quatre premières années, cela marcha à merveille, puisque personne ne misa un kopeck sur notre potentiel à intégrer la machine culturelle et commerciale, qui, on le sait, transforme immédiatement les ringards en herbe en artistes prometteurs, voire (pire) avant-gardistes. Hélas, par un sale coup du sort et malgré tous nos efforts, force fut de constater que nous avions tapé dans l'oeil de quelques jeunes en mal d'idoles, immédiatement suivis par une horde de producteurs bien intentionnés, programmateurs avisés et consorts, si bien qu'en moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire, nous étions devenus sans l'avoir désiré, un de ces groupes branchés sur le devant de la scène, avec une réputation sans tâche et un public collés à nos baskets bio.
Evidemment, certains (pas moi) renoncèrent à l'idéal de notre folle jeunesse, rester ringards envers et contre tout, et cédèrent au chants des trompettes de la renommée, sans aucune autre forme de remords. Cet état de fait devint vite, bien sûr, source de conflits et de déchirements. La boucle était bouclée. Le lait tiré. Le mariage consommé.
J'ai donc pris mes clics, mes clacs et mes espoirs, et suis reparti, tout seul, sur ce douloureux chemin de fortune. Je chanterai en solo à présent, de la chanson à textes authentique à la sauce poétique, sans actualité, sans réalisme, et bien sûr sans aucun talent. Je mettrai le paquet, pour arriver coûte que coûte à imposer un style usé et dépassé, vieux jeu à souhait, afin de me tailler une mauvaise réputation à la hauteur de mes ambitions.
Il s'est avéré que j'avais fait le bon choix. A peine mes premières chansons écrites, et les premiers concerts donnés, le public disparu, les programmateurs itou, les producteurs regardèrent leur chaussures, le téléphone arrêta de sonner, et plus personne (à part quelques irréductibles dont je n'arrive toujours pas à me débarrasser) ne prit la peine de s'intéresser à mon existence. Tout était effacé. Je n'avais plus qu'à cultiver mon aigreur (un bon ringard se doit d'être aigri) et le tour était joué. J'étais enfin devenu vieux, pauvre, ringard et sans intérêt pour mes contemporains. Et c'est ainsi que je me présente aujourd'hui à vos yeux ébahis et admiratifs, et certainement (sauf mauvaise surprise, la mode évolue tellement vite) pour le restant de mes jours. Je suis enfin un ringard de catégorie supérieure, un pur looser première classe. J'ai peut-être l'air de me la péter, mais sachez que ça ne s'est pas fait tout seul et que malgré mon bonheur, je n'en tire qu'une gloire relative, la chance ayant beaucoup joué en ma faveur.
Quoiqu'il en soit, je suis content d'avoir pu partager cette merveilleuse aventure humaine avec vous, et reste, bien sûr, à votre entière disposition pour tout conseil supplémentaire à ce sujet.
Issy les Moulineaux 11 mars 2008
1 commentaires:
Je ne sais pas si je dois rire ou pleurer, mais en tout cas, je devrais être en train de réviser du français ou bien de dormir, mais je lis ça en m'interrompant pour finir un recueil de Claude Roy.
C'est ma prof qui va être contente demain, pour le commentaire de texte, si je lui cite Franck Zerbib au lieu d'oxymores hyperbolique (quoique Franck Zerbib en est une également).
Ah, c'est malin, vraiment.
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