vendredi 5 décembre 2008

Choses d'une chaise

La chaise
Pour que la chaise existe pour moi, il faut que je puisse concevoir et appréhender la chaise. J'ai donc besoin de certains sens. Je dois voir la chaise, ou tout du moins pouvoir la toucher. Au mieux, m'assoir dessus. Une chaise que je ne peux ni voir ni toucher ne saurait être une chaise pour moi. Une chaise que je ne peux ni toucher, ni voir, ne sera jamais plus que l'idée d'une chaise, peut-être l'éventualité d'une chaise, voire la conviction d'une chaise, mais jamais au grand jamais elle ne sera une chaise pour moi.
Car la chaise n'existe pour moi que si mes sens peuvent confirmer sa présence et ses attributs. Car tout ce je vois ou touche n'est pas non plus une chaise. Je vois et touche des tas de choses : des stylos, des brosses à dents, des gens. Or, de mon point de vue, les stylos ne sont pas des chaises, ni les brosses à dents ni encore moins bien sûr les gens.
J'en conclus que pour que la chaise existe pour moi, la vue et le toucher sont des conditions nécessaires mais pas suffisantes. J'en reviens donc aux attributs particuliers.
Pour que la chaise existe pour moi, il faut (en plus de la vue et du toucher) que je lui reconnaisse un certain nombre d'attributs particuliers qui n'appartiennent qu'à elle et qui me confirment son existence en tant que chaise.
Le premier attribut, je l'ai déjà évoqué rapidement : je dois pouvoir m'assoir dessus. S'assoir dessus est l'attribut fondamental de la chaise. De ce fait, une chaise sur laquelle personne ne peut ou ne doit s'assoir ne peut être considérée comme une chaise. Elle devient alors autre chose : un stylo, une brosse à dent, des gens, ou bien une œuvre d'art.
Ceci étant dit, l'attribut "s'assoir dessus" s'avère être également une condition nécessaire mais pas suffisante. En effet, à bien y réfléchir, on s'aperçoit que l'on peut s'assoir sur plein de choses, et que toutes ces choses n'en deviennent pas forcément des chaises. Par exemple, il est tout à fait possible, bien qu'un peu curieux, de s'assoir sur un stylo, une brosse à dent ou des gens. Il est tout à fait possible également de s'assoir sur un autre objet référencé dont l'attribut fondamental est "s'assoir dessus" : un canapé, un fauteuil, un banc public, un siège de bus etc.
Il me faut donc encore élargir le cercle des attributs nécessaires à l'authentification de l'existence d'une chaise pour moi.
Je m'en réfère au dictionnaire : siège sans bras, à dossier.
En admettant que je conçoive parfaitement l'objet "siège", l'élément "dossier" et que je comprenne la signification de l'expression "sans bras", ma perception de la chaise s'en trouve grandement affinée, et je peux donc m'assurer de l'existence d'une chaise pour moi de façon plus rationnelle :
Je dois pouvoir la voir
La toucher.
M'assoir dessus.
La reconnaître comme étant une déclinaison amputée des bras et greffée d'un dossier de ce que je sais être "un siège".
Pour plus de facilité, je peux aussi procéder par élimination, si tant est que j'ai référencé assez d'éléments "non chaise" pour permettre la comparaison. Par exemple, si j'ai référencé précisément les objets "stylo", "brosse à dent" ou "gens", il m'est aisé de savoir qu'ils ne sont pas des chaises, et que par conséquent, l'objet en ma présence n'étant ni un stylo, ni une brosse à dents ni des gens, a plus de chance d'être une chaise.
Evidemment, pour être sûr, ce système exige une connaissance exhaustive de tous les éléments "non- chaise" possibles, ainsi que de gros efforts de mémoire et beaucoup de temps à perdre.
Ceci dit, le procédé d'élimination peut, en se combinant avec les attributs fondamentaux que l'on a déjà évoqués, s'avérer utile pour certifier que l'objet présent existe bien en tant que chaise pour moi.
Je pense qu'arrivés là, certains d'entre vous se demande où je veux en venir.
Je vous avoue que je l'ignore moi-même.
Ce que je sais, c'est que l'existence de la chaise est plus compliquée qu'elle n'en a l'air, et que cela me pose problème.
J'aimerais pouvoir être sûr que la chaise existe pour moi. J'aimerais pouvoir être certain d'exister pour la chaise.
Car, si je n'existe pas pour la chaise, alors la chaise existe-t-elle pour moi ?
Pour être plus clair, imaginons ce que nous savons être une chaise, mais autre part, à en endroit ou une époque où nous ne pouvons certifier de son existence. Sur Neptune par exemple. Au pays des Neptuniens.
Imaginons que par un hasard improbable, une "chaise" soit tombée sur Neptune, et que les Neptuniens la découvrent. Imaginons que les Neptuniens ne sachent absolument rien de ce que nous appelons "une chaise" pour la simple et bonne raison qu'ils restent toujours debout.
La "chaise" en présence, privée de son attribut fondamental, pourrait-elle alors être considérée comme "chaise" ?
Je pense que non.
J'en conclus donc que pour que la chaise existe pour moi, il me faut, en plus du toucher, de la vue, de la possibilité de m'assoir dessus, de la connaissance de l'objet "siège", de la compréhension du dossier et de la conscience de l'absence de bras, il me faut donc, dis-je, exister pour la chaise, ce qui n'est pas une mince affaire.
Je décide donc de me lever pour me brosser les dents.
Issy les Moulineaux, 12 décembre 2007

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