... ensuite j’ai suivi cette capuche dans des escaliers réservés. A voir la façon dont les gens s’écartaient, la déférence avec laquelle ils nous décochaient leurs sourires et nous ouvraient les portes, j’ai vite supposé que la capuche devait être une figure d’importance. Un peu de son aura, sans doute, retombait sur mes épaules, et bien que je ne fusse pas en mesure de savoir si c’était une bonne nouvelle, j’avoue que je n’étais pas indifférent aux démonstrations de respect dont les visages m’abreuvaient. Au fond, me disais-je, je suis peut-être la personne attendue, un messie ou une étoile, et la capuche le guide engagé pour déblayer la voie royale qui porte mes pas vers le ciel.
Ainsi j’ai traversé des sas, des salles de conférences, des couloirs tapissés d’écrans, de rumeurs et d’ascenseurs et dans un espèce d’atelier, des rangées de filles peintes en jaune cousaient des boutons sur des os.
Il régnait, partout où nous passions, cette frénésie singulière qui prélude aux grands événements, des corps lancés à pleine vitesse et qui s’avançaient tête baissée les bras chargés de dossiers, certains même en train de noter sur la couverture de classeurs des ordres de dernière minutes, d’autres qui semblaient parler aux murs et aux miroirs, des fils suspendus aux oreilles. Et tous, malgré l’air affable qu’ils imprimaient à notre passage, arboraient ce même regard fou, cette panique mal dissimulée où couvaient les premiers nuages du déluge hiérarchique qui ne tarderait pas, en cas de retard ou d’erreur, à leur retomber sur la tête avec le poids de la honte. La menace d’un renvoi définitif au premier barreau de l’échelle. La misère. Ou pire. Peut-être risquaient-ils leur vie dans cet ultime compte à rebours. Je ne pouvais pas me permettre de les freiner dans leur démence pour leur poser la question ni leur proposer un coup de main, car j’étais moi aussi déjà prisonnier de cette transe et lancé dans une poursuite sans cesse plus effrénée à mesure que la capuche augmentait la cadence au centre du labyrinthe, sans prendre la peine de se retourner pour vérifier que je n’avais pas perdu sa trace, et il aurait fallu moins qu’une respiration, un clin d’oeil ou une seconde d’inattention pour qu’elle tournât à brûle pourpoint à un croisement inattendu et que je perdisse ses semelles pour me retrouver solitaire et désemparé au milieu de ce tsunami de stress anonyme, ballotté d’une pièce à une autre par des centaines d’épaules sans pitié, prêtes à m’écraser pour atteindre leur but mystérieux dans les temps.
Heureusement j’ai de bon réflexes. Et un instinct de survie aiguisé grâce à cet accident de voiture dont je peine à me rappeler. Alors, malgré les forêts de jambes et les changements de directions aussi rapides qu’inopinés, je réussis à poursuivre la capuche, tâche facilitée encore une fois par notre apparente position privilégiée au sein de la chaîne de commande et qui nous permettaient envers et contre tous de fendre les flots humains sans encombre, tels deux Moïses des temps modernes.
Après ce qui me parut un siècle ou deux de marathon nous débouchâmes dans les coulisses d’un théâtre. Des figurants en costumes s’agitaient comme des électrons aux faisceaux d’une lampe torche. Certains étaient couverts de plumes, d’autres de peau de singe, nus sous des paillettes, dans des robes de carnaval. Nous croisâmes des groupes isolés, changés en tigres, en clowns ou en tortues. Dans cette pénombre artificielle, les corps se substituaient aux visages, tous sanglés dans leur drôle de tenues, et ces couleurs criardes, ces improbables parures, diamants, boas et masques vénitiens composaient un fatras indigeste et ébouriffant de luxure qui contrastait brutalement avec les postures accablées de ces acteurs involontaires. Mal dans leur peau de pacotille ils me firent l’effet de spectres dépressifs revenus d’un cercle Dantesque pour leur ultime fête sur terre. Un dernier spectacle avant la mort, le néant et l’oubli.
La capuche s’était volatilisée.
J’étais maintenant livré à moi même, et je sus que je tiendrai le premier rôle de la pièce en préparation. Le rideau n’attendait que moi pour lever son mur de velours sur cet avenir inconnu où s’estompait toute projection ; je n’avais plus, comme seule balise, qu’un incommensurable espace vide. J’entendais loin derrière un voile le brouhaha d’un public impatient de me voir fouler cette scène où j’allais jouer ma vie, une comédie dramatique dont j’ignorais la moindre ligne mais qui avait été écrite pour moi, sur une page vierge de ma conscience, composée par un autre auteur, répétée par un autre acteur, longtemps avant ma réincarnation.
Puis, immobile sur un portant, je découvris parmi les cintres ce costume qui portait mon nom.
C’était une armure médiévale, tressée dans des fils barbelé et d’où pendaient piteusement deux ailes en coton rachitiques. A côté, dans un sac un poubelle, une auréole en pâte à sel attendait d’être couronnée au faîte de cette panoplie d’ange confectionnée à ma mesure. Déchu, c’est sûr, me dis-je. Je n’eus pas le temps de m’apitoyer car un haut-parleur annonçait l’imminence du cinquième acte.
Contraint d’enfiler ma tenue, je me mis nu quand le noir tomba. J’entendis gronder dans la foule une vibration carnivore qui hurlait et tapait des pieds. A l’instant de saisir l’armure une pointe s’enfonça sous mon ongle. Je voulus retirer ma main mais mes doigts étaient empêtrés dans les tresses de fils barbelé. Le costume s’insinuait en moi, mu par sa propre volonté. Il tentait de m’écorcher vif pour me mettre définitivement dans la peau de son personnage. Bientôt je ne fus plus qu’une plaie qui convulsait entre ses bras. Avalé par mon rôle avant d’avoir foulé les planches, j’appelai à l’aide un technicien mais il était déjà trop tard. Le chuintement du rideau m’inonda de lumière. Le théâtre s’ouvrit. Le public se tut. J’étais couché au centre du plateau, bouche bée et ensanglanté, incapable de trouver un mot.
Et je compris, une dernière fois, que j’avais raté mon entrée.
Issy les Moulineaux. 29/30 avril 09
mardi 5 mai 2009
mercredi 1 avril 2009
Mémoires au congélateur
Ailleurs en nous, à l’intérieur, il y a un congélateur où l’on conserve loin de nos yeux les aliments que la mémoire a stocké à notre insu, en vue d’un éventuel festin.
On garde au frais sans le savoir, pour l’avenir, certaines histoires inachevées, ces idées noires que le printemps a délavées à coups de soleil, ces amours dont on a rêvé et qui sont restés lettres mortes, ces livres que l’on n’a pas compris mais dont les mots se sont coincés sur les parois, entre deux portes, comme du persil à nos gencives.
Nous transportons tant de visages, tant d’odeurs enfuies sous des tombes, des petites coupures, des brûlures, des centaines de ciel et de lunes, des oranges à moitié rongées que nous croyions avoir jetées dans la benne à ordures du temps, mais qui on ne sait pas comment, ont échappé aux éboueurs, peut-être sauvées par un ange, ou par une fée mal informée. Et voilà que nos vieux déchets sont retirés du néant, extraits de l’ombre, lavés, triés et déposés quasi intacts dans des boîtes en plastique hermétiques, étiquetées avec soin et rangées par ordre chronologique sur des étagères ventilées, enfouies à moins 18 degrés.
Nous ignorons le plus souvent tout de ces restes pétrifiés, et n’éprouvons aucun désir de réchauffer au micro-ondes les plats qu’on a déjà mangé, qu’on est sûr d’avoir digérés et évacués dans la foulée sous les cascades d’une chasse d’eau. Au delà de la nostalgie qui parfois perce nos nuits blanches, lorsqu’on se raccroche à des branches de saules qui chialent des madeleines et bien en deçà de ces rêves qui tâchent nos pinceaux mal rincés pour mieux emmêler nos dessins, nous gardons ce congélateur aux tréfonds d’une pièce verrouillée dont nous déglutissons sans cesse la clé des chants désaccordés.
D’ailleurs, quand pour quelque raison, nous enclenchons la marche arrière, que nous regardons par derrière nos vies dans le rétroviseur, ce n’est pas dans le congélateur que nos allons chercher du sens, mais dans le réfrigérateur, situé à l’étage du dessus, où nous avons nous même classé les ingrédients de notre passé, histoire de ne pas tout oublier. A chaque instant vécu ou presque, notre mémoire a prélevé des échantillons d’existence, une fleur par ci, dix pleurs par là, quelques beaux souvenirs d’enfance dont on pourrait avoir besoin pour ne pas sombrer dans l’amnésie et se retrouver sur le monde pareil à un arbre sans racine, susceptible de s’écrouler au premier soupir de vent.
Il nous faut bien, pour accepter d’ouvrir les yeux à chaque aurore, l’illusion d’aller quelque part, et nul ne saurait avancer sur un chemin sans queue ni quête. C’est une condition du futur sine qua non de s’abreuver des instants qui l’ont précédé. Alors, chacun à nos manières, selon la logique du hasard, nous trions nos boîtes en plastique avant qu’elles passent à la censure, et nous choisissons pour l’après quelques morceaux de temps brisés qui nous serviront de repères, de balises et de nourriture, un peu comme nous retirons parfois, en vue d’un repas du lendemain, un plat du congélateur, qu’il nous arrive d’oublier.
Et voilà où je veux en venir, à ce réceptacle en plastique clos par un couvercle bleu ciel qui traîne entre deux petits suisses, et un bifteck haché sous vide. A l’intérieur stagne je crois, une soupe de courgettes moulinées. Je ne sais plus quand ni pourquoi j’ai déplacé cette mixture de la partie congélateur pour la poser dans le frigo, mais le fait est qu’il est trop tard, elle doit commencer à moisir. Je m’en suis aperçu ce matin, pendant que la bouilloire sifflait. Je voulais saisir dans la porte le paquet de café soluble, et mes yeux s’y sont accrochés. Cette boîte était là, au milieu, depuis presque une éternité, mais je l’avais comme occultée, rendue invisible. Alors dans mon esprit troublé, deux questions s’imposèrent, suivie d’une autre, toutes sans réponse.
Pourquoi avais-je si longtemps rayé cette boîte de ma conscience ?
Pourquoi revenait-elle maintenant, précisément, à cette seconde, me rappeler son existence ?
Et que devais-je en faire ?
Immédiatement l’image infecte d’un enfer en putréfaction s’imprima derrière mes rétines et je visualisai la mousseline blanche, flottant mollement à la surface d’une nappe gluante et duveteuse, des millions de micro organismes sur un océan de champignons, des bactéries et des microbes lubriques en train de partouzer sans capotes sur un lit visqueux et nauséabond de soupe en décomposition.
Ce qui se jouait sous ce couvercle, c’était une tragédie morbide où je tenais le premier rôle, l’image projetée de mon esprit en route pour l’estomac des mouches, enterré dans un trou de mémoire, condamné à n’être plus rien qu’une somme infinie de zéros. Ce que j’avais volontairement provoqué, en rayant cette boîte de mon champs de vision, c’était le sens de son retour, sa présence à présent indiscutable et la conscience qui l’accompagnait, que je suivrai le même chemin, un jour ou l’autre. Je ne suis pas grand chose de plus compris-je alors malgré moi, qu’un reste de soupe décongelée, en attente d’être effacé des souvenirs de l’éternité.
Je n’avais donc plus que deux choix : prendre mon dégoût à bras-le-corps, ouvrir le couvercle en plastique et me confronter à la chose. Assumer la vision d’horreur, l’odeur qui ne manquerait pas de me faire mariner la bile, et aller debout sur mes jambes vider la mixture infernale dans l’oeil globuleux des toilettes. Ou alors, saisir le café, détourner les yeux de la boîte et refermer la porte, en remettant l’acte à demain, ou même si possible à jamais.
J’optai bien-sûr pour le deuxième, même si je ne m’en sentis pas fier. La boîte resta donc à sa place, et sauf intervention divine ou vol par un mauvais esprit, elle doit encore s’y trouver.
Qui sait, quand j’aurai le courage de me confronter au néant j’en assumerai les conséquences.
En attendant je me rassure en réfléchissant au couvercle. Car tant que la boîte reste close, rien de ce qui s’y passe n’existe en moi. Les choses peuvent bien empirer au delà de l’imaginable, elles pourrissent loin de mon regard, et donc de ma réalité. Les cartes restent entre mes mains propres, immaculées et insouciantes, bien au-delà de tous soupçons. Je respire à cette évidence : si je laisse le couvercle en place, la mort ne peut plus m’effleurer.
Il en est de même, je pense, pour tous ces instants refoulés, ces heures dans le congélateur, que l’on se cache à demi-mots. Un jour ou l’autre ils nous reviennent, comme par miracle, ils apparaissent, réincarnés à la conscience, dans la zone réfrigérateur, entre le fromage et le beurre.
Alors quelles que soient nos mémoires, ils nous aspirent à reculons, nous donnent un avant-goût de la mort que nous ne pouvons pas éviter. Mais nous conservons malgré tout, histoire de ne pas désespérer, l’illusion que chaque souvenir a un couvercle qu’on est libre de laisser scellé, encore un jour, ou à jamais.
Issy les Moulineaux. 30-31 mars 2009
On garde au frais sans le savoir, pour l’avenir, certaines histoires inachevées, ces idées noires que le printemps a délavées à coups de soleil, ces amours dont on a rêvé et qui sont restés lettres mortes, ces livres que l’on n’a pas compris mais dont les mots se sont coincés sur les parois, entre deux portes, comme du persil à nos gencives.
Nous transportons tant de visages, tant d’odeurs enfuies sous des tombes, des petites coupures, des brûlures, des centaines de ciel et de lunes, des oranges à moitié rongées que nous croyions avoir jetées dans la benne à ordures du temps, mais qui on ne sait pas comment, ont échappé aux éboueurs, peut-être sauvées par un ange, ou par une fée mal informée. Et voilà que nos vieux déchets sont retirés du néant, extraits de l’ombre, lavés, triés et déposés quasi intacts dans des boîtes en plastique hermétiques, étiquetées avec soin et rangées par ordre chronologique sur des étagères ventilées, enfouies à moins 18 degrés.
Nous ignorons le plus souvent tout de ces restes pétrifiés, et n’éprouvons aucun désir de réchauffer au micro-ondes les plats qu’on a déjà mangé, qu’on est sûr d’avoir digérés et évacués dans la foulée sous les cascades d’une chasse d’eau. Au delà de la nostalgie qui parfois perce nos nuits blanches, lorsqu’on se raccroche à des branches de saules qui chialent des madeleines et bien en deçà de ces rêves qui tâchent nos pinceaux mal rincés pour mieux emmêler nos dessins, nous gardons ce congélateur aux tréfonds d’une pièce verrouillée dont nous déglutissons sans cesse la clé des chants désaccordés.
D’ailleurs, quand pour quelque raison, nous enclenchons la marche arrière, que nous regardons par derrière nos vies dans le rétroviseur, ce n’est pas dans le congélateur que nos allons chercher du sens, mais dans le réfrigérateur, situé à l’étage du dessus, où nous avons nous même classé les ingrédients de notre passé, histoire de ne pas tout oublier. A chaque instant vécu ou presque, notre mémoire a prélevé des échantillons d’existence, une fleur par ci, dix pleurs par là, quelques beaux souvenirs d’enfance dont on pourrait avoir besoin pour ne pas sombrer dans l’amnésie et se retrouver sur le monde pareil à un arbre sans racine, susceptible de s’écrouler au premier soupir de vent.
Il nous faut bien, pour accepter d’ouvrir les yeux à chaque aurore, l’illusion d’aller quelque part, et nul ne saurait avancer sur un chemin sans queue ni quête. C’est une condition du futur sine qua non de s’abreuver des instants qui l’ont précédé. Alors, chacun à nos manières, selon la logique du hasard, nous trions nos boîtes en plastique avant qu’elles passent à la censure, et nous choisissons pour l’après quelques morceaux de temps brisés qui nous serviront de repères, de balises et de nourriture, un peu comme nous retirons parfois, en vue d’un repas du lendemain, un plat du congélateur, qu’il nous arrive d’oublier.
Et voilà où je veux en venir, à ce réceptacle en plastique clos par un couvercle bleu ciel qui traîne entre deux petits suisses, et un bifteck haché sous vide. A l’intérieur stagne je crois, une soupe de courgettes moulinées. Je ne sais plus quand ni pourquoi j’ai déplacé cette mixture de la partie congélateur pour la poser dans le frigo, mais le fait est qu’il est trop tard, elle doit commencer à moisir. Je m’en suis aperçu ce matin, pendant que la bouilloire sifflait. Je voulais saisir dans la porte le paquet de café soluble, et mes yeux s’y sont accrochés. Cette boîte était là, au milieu, depuis presque une éternité, mais je l’avais comme occultée, rendue invisible. Alors dans mon esprit troublé, deux questions s’imposèrent, suivie d’une autre, toutes sans réponse.
Pourquoi avais-je si longtemps rayé cette boîte de ma conscience ?
Pourquoi revenait-elle maintenant, précisément, à cette seconde, me rappeler son existence ?
Et que devais-je en faire ?
Immédiatement l’image infecte d’un enfer en putréfaction s’imprima derrière mes rétines et je visualisai la mousseline blanche, flottant mollement à la surface d’une nappe gluante et duveteuse, des millions de micro organismes sur un océan de champignons, des bactéries et des microbes lubriques en train de partouzer sans capotes sur un lit visqueux et nauséabond de soupe en décomposition.
Ce qui se jouait sous ce couvercle, c’était une tragédie morbide où je tenais le premier rôle, l’image projetée de mon esprit en route pour l’estomac des mouches, enterré dans un trou de mémoire, condamné à n’être plus rien qu’une somme infinie de zéros. Ce que j’avais volontairement provoqué, en rayant cette boîte de mon champs de vision, c’était le sens de son retour, sa présence à présent indiscutable et la conscience qui l’accompagnait, que je suivrai le même chemin, un jour ou l’autre. Je ne suis pas grand chose de plus compris-je alors malgré moi, qu’un reste de soupe décongelée, en attente d’être effacé des souvenirs de l’éternité.
Je n’avais donc plus que deux choix : prendre mon dégoût à bras-le-corps, ouvrir le couvercle en plastique et me confronter à la chose. Assumer la vision d’horreur, l’odeur qui ne manquerait pas de me faire mariner la bile, et aller debout sur mes jambes vider la mixture infernale dans l’oeil globuleux des toilettes. Ou alors, saisir le café, détourner les yeux de la boîte et refermer la porte, en remettant l’acte à demain, ou même si possible à jamais.
J’optai bien-sûr pour le deuxième, même si je ne m’en sentis pas fier. La boîte resta donc à sa place, et sauf intervention divine ou vol par un mauvais esprit, elle doit encore s’y trouver.
Qui sait, quand j’aurai le courage de me confronter au néant j’en assumerai les conséquences.
En attendant je me rassure en réfléchissant au couvercle. Car tant que la boîte reste close, rien de ce qui s’y passe n’existe en moi. Les choses peuvent bien empirer au delà de l’imaginable, elles pourrissent loin de mon regard, et donc de ma réalité. Les cartes restent entre mes mains propres, immaculées et insouciantes, bien au-delà de tous soupçons. Je respire à cette évidence : si je laisse le couvercle en place, la mort ne peut plus m’effleurer.
Il en est de même, je pense, pour tous ces instants refoulés, ces heures dans le congélateur, que l’on se cache à demi-mots. Un jour ou l’autre ils nous reviennent, comme par miracle, ils apparaissent, réincarnés à la conscience, dans la zone réfrigérateur, entre le fromage et le beurre.
Alors quelles que soient nos mémoires, ils nous aspirent à reculons, nous donnent un avant-goût de la mort que nous ne pouvons pas éviter. Mais nous conservons malgré tout, histoire de ne pas désespérer, l’illusion que chaque souvenir a un couvercle qu’on est libre de laisser scellé, encore un jour, ou à jamais.
Issy les Moulineaux. 30-31 mars 2009
jeudi 29 janvier 2009
Parano Versus H2O
Pour répondre à votre question je dirais que je bois de l’eau et que je n’en fais pas une maladie ni même une question de principe parce que rien n’est plus naturel du moins me semble-t-il n’est ce pas mais arrêtez moi si je me trompe que d’étancher sa soif lorsque celle-ci se manifeste et dans mon cas je dirais que cela arrive entre deux et mille fois par jour parfois plus parfois moins cela dépend évidemment de différents facteurs qui peuvent être ou non c’est selon indépendants de ma volonté tel que par exemple mon envie de boire de l’eau parce que j’en éprouve le désir ou bien les changements de température parce que comme vous le savez certainement ce n’est pas moi qui vais vous l’apprendre ou alors si c’est le cas permettez moi de vous dire que vous devriez changer de métier et reprendre illico vos études donc dis-je qui dit grosse chaleur dit déshydratation et par là même nécessité de s’abreuver plus qu’à l’accoutumée c’est une question de logique et aussi de santé publique car vous n’ignorez pas je pense que notre corps est composé de 80% d’H2O et qu’il est nécessaire pour ne pas dire essentiel de renouveler régulièrement l’oxygène de notre organisme et qu’en cas de forte canicule par exemple comme celle qu’on a subi en 2003 mais à ce propos j’y reviendrai tout à l’heure parce qu’il se trouve que je sais des choses là dessus que le gouvernement nous cache et que je juge de mon devoir de dévoiler au grand public mais chaque chose en son temps n’est ce pas nous avons toute la journée devant nous alors autant procéder par ordre si vous le voulez bien et aborder les problèmes les uns après les autres pour ne pas s'emmêler les pinceaux et risquer de devenir confus parce que n’est ce pas comme dit si bien l’adage populaire à trop vouloir parler on finit par ne plus rien dire alors qu’avec un peu de discipline dans la maîtrise du discours il n’est pas du tout compliqué de bien se faire entendre et donc comprendre de son interlocuteur quel qu’il soit ce n’est pas vous qui me direz le contraire vu l’expérience que vous avez en la matière mais revenons à nos moutons je disais donc que lorsque nous nous retrouvons confrontés à des étés particulièrement torrides pour ne pas dire caniculaires notre besoin en eau augmente proportionnellement à la transpiration que nos glandes dites sudoripares produisent pour réguler notre température corporelle et éviter ainsi le dessèchement prématurés de nos organes vitaux tels que le coeur les poumons et dans une certaine mesure les genoux car avoir mal aux genoux lorsqu’il fait plus de 40 degrés Celsius à l’ombre excusez moi si cela vous paraît futile mais ce n’est pas de tout confort croyez moi je sais de quoi je parle étant donné que depuis que j’ai subi une quintuple déchirure des ligaments croisés suite à un accident de ski mes rotules sont comme qui dirait particulièrement sensibles au climat tellement même que ma mère dit souvent que je devrais travailler pour Météo France si vous saisissez le trait d’humour car ce n’est pas tout d’être sérieux il faut bien rigoler un peu ce qui ne m’empêche pas soyez en sûre madame de garder le fil de ma pensée et d’affirmer avec toute la force de conviction dont je suis capable qu’il est extrêmement important de boire abondamment et sans retenue lorsqu’il fait chaud surtout lorsqu’on est un enfant en bas âge ou bien une personne âgée car ces deux catégories sont vous l’ignorez peut-être parmi les plus fragiles de notre espèce et de ce fait beaucoup plus sujettes au dessèchement prématuré des organes vitaux choses dont nous avons eu la preuve lors que la fameuse canicule de 2003 qui si vous voulez ma pensée ne devait rien au hasard ni à un quelconque anticyclone tropical égaré comme les médias ont essayé de nous le faire croire mais avait été bel bien habilement orchestré par le lobby juif des eaux minérales en bouteilles de mèche avec les francs-maçons pour nous pousser à la consommation car tout le monde sait enfin ceux qui s’intéressent vraiment au sujet que ces gens mal intentionnés sont les enfants de l'Antéchrist venus d’une autre galaxie et qu’ils cherchent par tous les moyens à asservir l’humanité et qu’il s’infiltrent pour ce faire dans les plus hautes sphères du pouvoir et ce sont eux qui versent dans nos bouteilles les germes d’une maladie contagieuse dont on ne verra les effets que dans quelques centaines d’année et pour nous forcer à la boire et augmenter dans le même temps les bénéfices commerciaux de leur multinationales américaines ils ont installé dans le désert de l’Arkansas une usine secrète dont la mission est de réchauffer la planète et qui utilise pour atteindre cet objectif le même principe et la même technologie que celle du four à micro ondes élaboré par la NASA et qui envoie plus de 1000000 kilojoules de radiations électromagnétiques par seconde via un canon à pulsation iodée directement vers la couche d’ozone ce qui a pour effet évidemment de faire s’écraser les avions et ralentir les mouettes et fondre les glaciers de l’océan indien et l’un dans l’autre selon le principe du domino c’est tout l’équilibre de notre écosystème qui s’en trouve chamboulé tant et si bien que le Gulf Stream se refroidit et que les masses d’air équatoriales se dilatent sous l’effet conjugué de la chaleur et du sel évaporé pour finir par divaguer jusqu’à notre continent et provoquer le drame que l’on connaît c’est à dire l’extinction des escargots de Bourgogne et 15000 morts au mois de juillet et donc alors que fait le commun des mortels dans ce cas je vous le demande mais vous connaissez la réponse bien sûr il se rue vers son supermarché pour acheter de l’eau minérale infectée et hop ni vu ni connu le tour est joué et voilà on est tous corrompus par le germe judéo maçonnique et dans quelques années croyez moi nos enfants naîtront avec le nez crochu les oreilles pointues et une queue de cochons fourchues alors moi oui pour répondre à votre question je bois de l’eau tous les jours et parfois plus et je n’en ai pas honte et je ne m’en cache pas bien au contraire il m’arrive même de m’en vanter mais je ne me laisse pas prendre au piège de la société de consommation parce que je sais ce qui se trame alors j’ai élaboré mon propre système de filtration que je suis prêt à partager gratuitement avec tous mes compatriotes dans un souci d’humanité parce que je ne suis pas vénal et ne vois aucun intérêt à conserver pour ma seule jouissance personnelle une invention de cette importance n’est ce pas au diable l’avarice après tout c’est l’avenir de la race humaine qui est en jeu dans ce combat alors écoutez moi bien madame j’espère que vous enregistrez parce que c’est assez compliqué non pas que je doute de votre intelligence mais deux précautions valent mieux qu’une comme on dit ce n’est pas au vieux singe qu’on apprend à manger de la glace ni au cheval à boire de l’eau ce qui me ramène au vif du sujet à savoir le système de filtration que j’ai élaboré pour contrer la tentative d’infection généralisée de nos verres par les juifs et leurs alliés qui leurs mangent dans la main c’est à dire les grands médias bien sûr ainsi que les conglomérats industriels et pharmaceutiques sans parler des hautes sphères de la finance mondiale qui vous ne l’ignorez pas sont comme cul et chemise avec Israël tout comme d’ailleurs les gouvernements des pays les plus riches sans parler de ces intellectuels vendus à la cause sioniste et qui essaient encore de nous faire croire que la Shoah a existé alors que la plupart des gens sensés et bien informés savent qu’il n’en est rien et qu’Hitler et ses soi-disants camps de la mort sont une invention pure et simple et une manipulation d’échelle interplanétaire pour justifier la main mise des youpins sur la terre sacrée de Jésus qui doit passez moi l’expression sacrément se retourner sur sa croix à l’heure qu’il est et donc à présent ces égorgeurs d’enfants déicides contaminent notre eau minérale en bouteilles mais pas seulement car cette pollution criminelle concerne également les différentes marques d’eau de source et tenez vous bien ça va vous faire un choc mais comme on dit n’est-ce pas la vérité n’est pas toujours facile à avaler ce qui n’empêche pas qu’il faut bien que quelqu’un se lève et la profère à la face du monde même au péril de sa vie et si je dois être ce héros alors c’est que c’était mon destin de faire savoir à la population que l’eau du robinet aussi est infectée par le virus et que le seul moyen de protéger nos générations futures de la dégénérescence génétique est de filtrer l’eau d’où qu’elle vienne de la façon suivante à savoir tout d’abord la congeler à moins quarante degrés minimum et ce pendant une période comprise entre douze et seize heures exactement ni plus ni moins avant de la faire bouillir dans une cocotte en fonte jusqu’à évaporation complète des particules dans l’atmosphère particules que l’on récupérera sous forme de buée dans du papier toilettes 100% pure cellulose qu’il nous suffira ensuite d’essorer en ayant pris soin préalablement de s’être munis de gants de moto sur un filtre à essence de la marque KNECHT idéalement même si un BOSH peut faire l’affaire lequel filtre une fois imbibé de l’eau récupérée devra être à son tour congelé pendant trois ans minimum si possible dans de l’azote liquide avant de pouvoir en extraire l’eau purifiée et normalement prête à la consommation même si moi personnellement je préfère renouveler l’opération une petite dizaine de fois car comme dit le proverbe n’est-ce pas on est jamais trop prudent lorsqu’il s’agit de notre santé et qu’en plus nos ennemis sont nombreux et extrêmement malins et parfaitement bien organisés puisqu’ils ont équipés le cerveau des fourmis et des acariens de transmetteurs wifi avec webcam intégrée pour mieux surveiller nos mouvements et qu’à l’instant où je vous parle ils préparent certainement une contre attaque mais je m’en contrefiche parce que tant qu’il y aura sur terre des gens sains d’esprit et courageux et vigilants tel que votre serviteur si vous me permettez de m’envoyer ces quelques fleurs alors la résistance ne faiblira pas et nous ne baisserons pas les armes avant d’avoir fait éclater la vérité au grand jour quel que soit le prix à payer et la victoire assurément viendra récompenser nos efforts en des temps plus glorieux où les animaux et les hommes vivront tous main dans la main en harmonie avec les plantes et les esprits de nos ancêtres alors ce sera une nouvelle ère et les anges de l’Apocalypse reviendront sur terre pour nous couvrir d’or et d’amour et moi peut-être que je serai récompensé et pourquoi pas même sanctifié pour avoir sauvé la race humaine des griffes de ce complot mondial mais bon ça c’est autre une histoire n’est-ce pas comme on dit qui vivra verra et je parle je parle et le temps passe et je sais que vous avez d’autres entretiens à assurer hors je ne voudrais pas abuser de votre temps car comme on dit n’est-ce pas le temps c’est de l’argent et l’argent ne pousse pas sous les dents des poules alors je vais vous laisser en espérant que mon témoignage aura été utile à votre enquête d’opinion marketing et que votre client sera satisfait de votre travail et du mien mais avant de prendre congé si je peux permettre une dernière requête étant donné que j’ai beaucoup donné de ma personne pour faire avancer votre projet et que j’ai de ce fait dépensé des litres de salive il se trouve que j’ai un peu soif et que si vous le voulez bien je ne serais pas contre vous emprunter juste un petit verre d’eau minérale.
Issy les Moulineaux- 26/29 janvier 2009
Issy les Moulineaux- 26/29 janvier 2009
jeudi 15 janvier 2009
Ecrit sous un masque
J’étais assis dans cette pièce rose où la peinture s’effilochait. Plié en deux sur la cuvette, j’avais un ver dans les boyaux qui vomissait des SOS. Ensuite les toilettes débordaient. Ma merde m’engluait les chevilles. Je voulais m’essuyer mais le papier était mouillé. Une matière visqueuse et infecte. Au fond de ma gorge résonnaient les cris angoissés des hoquets que mon estomac contractait, en vain ; je dégueulais du vide. J’entendis gémir une poulie. Une trappe s’écarta sur ma tête et il se mit à pleuvoir : le plafond me chiait dessus ; des citernes d’excréments. Si je n’avais pas serré mes dents pour éviter d’en avaler, j’aurais pu hurler à la mort. A la recherche d’une issue, mes bras poisseux gesticulaient et soudain j’agrippai un fil électrique agrafé au mur. Il n’était pas assez solide pour me hisser vers la surface, mais je n’avais nul autre espoir auquel accrocher ma survie. Je le longeai du bout des ongles en retenant ma respiration, jusqu’à ce qu’il arrête sa course. Alors je découvris un trou creusé dans un recoin du mur.
Et j’aperçus le petit point rouge.
Qui clignotait.
Pour accoucher ces quelques lignes j’ai mis un masque de chirurgien, enfilé des gants de vaisselle et caché mes yeux maquillés derrière une paire de lunettes noires. J’ai enfoncé dans ma bouche un accessoire sophistiqué qui dénature mes cordes vocales.
Mes phalanges patinent sans arrêt sur les mauvaises touches du clavier. Collectionnent les fautes de frappes. Mes doigts ont encore une fierté qui veut me battre au bras de fer. La pièce est noire et mes paupières épileptiques. Seul l’écran éclaire mon visage.
Si je me cache à la lumière ce n’est pas par timidité. De toute façon il est trop tard. Je suis irradié au grand jour sous le crachat des projecteurs. Une mouche collée dans la toile.
Six milliards d’yeux, ça fait du monde.
Impossible de s’y dérober.
Vous avez tous vu ces images.
Monstre de foire, assis au fond de ma baignoire je transpire seul dans ma doudoune, fenêtre close et portes blindées, lumière éteinte, rideaux tirés. Une fois que j’aurai fini de taper, je cliquerai sur « envoyer » et détruirai l’ordinateur. Puis je passerai l’aspirateur, partout et jusque dans les trous, j’inonderai à l’eau de javel, foutrai le feu à l’appartement, et hop, envolé. Je changerai d’identité. Le temps qu’un autre prenne ma place au sommet de l’actualité.
Un jour, qui sait, vous m’aurez sans doute oublié, mais ce ne sera jamais assez.
Loin des regards, je continuerai à m’enfouir, aussi longtemps que quelque part existera le moindre rire.
Anduze/Issy les Moulineaux, 23-12-08/15-01-09
Et j’aperçus le petit point rouge.
Qui clignotait.
Pour accoucher ces quelques lignes j’ai mis un masque de chirurgien, enfilé des gants de vaisselle et caché mes yeux maquillés derrière une paire de lunettes noires. J’ai enfoncé dans ma bouche un accessoire sophistiqué qui dénature mes cordes vocales.
Mes phalanges patinent sans arrêt sur les mauvaises touches du clavier. Collectionnent les fautes de frappes. Mes doigts ont encore une fierté qui veut me battre au bras de fer. La pièce est noire et mes paupières épileptiques. Seul l’écran éclaire mon visage.
Si je me cache à la lumière ce n’est pas par timidité. De toute façon il est trop tard. Je suis irradié au grand jour sous le crachat des projecteurs. Une mouche collée dans la toile.
Six milliards d’yeux, ça fait du monde.
Impossible de s’y dérober.
Vous avez tous vu ces images.
Monstre de foire, assis au fond de ma baignoire je transpire seul dans ma doudoune, fenêtre close et portes blindées, lumière éteinte, rideaux tirés. Une fois que j’aurai fini de taper, je cliquerai sur « envoyer » et détruirai l’ordinateur. Puis je passerai l’aspirateur, partout et jusque dans les trous, j’inonderai à l’eau de javel, foutrai le feu à l’appartement, et hop, envolé. Je changerai d’identité. Le temps qu’un autre prenne ma place au sommet de l’actualité.
Un jour, qui sait, vous m’aurez sans doute oublié, mais ce ne sera jamais assez.
Loin des regards, je continuerai à m’enfouir, aussi longtemps que quelque part existera le moindre rire.
Anduze/Issy les Moulineaux, 23-12-08/15-01-09
dimanche 7 décembre 2008
De la peur (et autres bébés)
Nous avons tous, quelque part sous la peau, tatoué nos terreurs. Nos peurs ont des desseins que nous ne contrôlons pas ; elles obéissent à des logiques qui nous paraissent irrationnelles et s’organisent à leur façon, selon des schémas mystérieux, gravés malgré nous dans nos êtres par des souvenirs inconscients. Nous transportons ces étrangères comme des passagères clandestines, endormies la plupart du temps, mais prêtes à prendre les commandes au premier signe de faiblesse, quand un évènement extérieur vient par hasard nous secouer et arracher dans nos cerveaux les vieilles goupilles de la mémoire.
Enfant, pareils à l’imagination, ces sursauts souvent nous débordent, et il ne faut pas grand-chose pour que nos estomacs paniquent, une lumière éteinte, un escalier qui grince, une image captée de loin, dans une télévision ou par les vitres d’une voiture, vision qui peut nous sembler sur l’instant fugitive ou inoffensive mais qui plus tard et sans raison, revient nous hanter dans le noir, fantôme gazeux et obsédant que nous ne pouvons pas maîtriser et qui s’incruste dans une boucle de cauchemar éveillé, terrible.
Avec le temps, oui, tout s’en va, enfin disons que ça se calme, et l’on apprend à moins rêver, à renforcer notre raison, et peu à peu, de loin en loin, nous remportons ces combats qui nous semblaient perdus d’avance, les monstres disparaissent des coffres, les vampires restent dans l’écran, et les ténèbres aussi se vident de leurs sorcières et de leurs cris. Les diables retournent dans leur boîte, loin au fond de nos petites têtes blondes, et se blottissent avec nos peurs, en attendant une meilleure heure. Ce n’est pas vraiment que nous devenons insensibles, ni que nous ne craignons plus rien mais nos terreurs changent de visage, elles se font plus habituelles, plus banales, et s’appuient sur d’autres béquilles, quotidiennes et moins oniriques. Nous craignons pour nos emplois, pour nos histoires d’amour, pour notre avenir ou pour la planète, des peurs bien plus normalisées, presque domptées, et que l’on entretient avec une certaine lassitude pour lutter contre l’habitude.
C’est notre condition d’adulte que de savoir faire taire les loups qui hurlent au seuil de notre enfance, et même si parfois, nous tremblons encore dans le noir, nous avons oublié pourquoi et ne le répétons à personne. Ensemble, après avoir grandi, nous taisons nos enfers secrets, enterrons nos frissons d’horreur, nos peurs gamines et solitaires, pour nous retrouver en société, à débattre sur des sujets graves pour l’avenir de l’humanité.
La dernière peur vraiment personnelle que l’on s’autorise à partager porte un nom presque trop commun : La phobie. Tout le monde ou presque en possède une ce qui est vraiment bien pratique pour ne pas frissonner tout seul, tout en restant original. La phobie, c’est comme les briquets : une seule fonction originelle mais une infinité de modèles. Araignées, souris, vers de terre, avions, eau, vide, foule, pièce fermée, on aurait plus vite fait de compter nos neurones avec les doigts que de vouloir clore cette liste.
Loin de moi l’idée de ridiculiser la phobie en tant que source légitime de peur socialisable, car j’avoue qu’elle remplit son rôle : nous pouvons nous y abriter, comme dans la maison en brique du dernier des petits cochons, pour condenser toutes nos terreurs muettes dans une seule angoisse exprimable.
C’est vrai, personne ne vous regardera de haut si vous osez dire que vous avez le vertige. Si vous flippez des mouches personne ne la prendra et personne, ou presque, ne vous jugera fondamentalement raciste si vous avouez l’air désolé votre peur bleue du noir. La phobie reste donc, dans la limite du raisonnable, une appréhension acceptable.
En ce qui me concerne, et malgré le ton léger et légèrement cynique des quelques lignes précédentes - qui j’en conviens pourrait me donner l’air de ne pas savoir de quoi je parle et de traiter par dessus la jambe un sujet on ne peut plus sérieux - je ne suis pas mieux loti qu’un autre à ce propos. J’ai, moi aussi, une phobie incontrôlable qui m’handicape au quotidien et dont j’aimerais pouvoir me soulager sous vos yeux, si vous avez encore assez de patience pour m’accorder votre indulgence.
Car il se trouve que cette peur n’est pas vraiment à mon honneur, et que je risque fort non seulement de vous décevoir mais aussi de provoquer chez vous une réaction instinctive de rejet voire même, et j’en suis désolé d’avance, de dégoût incompréhensible.
J’aurais, croyez le bien, grandement préféré vous avouer une terreur plus formatée et sans doute plus au goût du jour, mais je ne peux pas me résoudre à déformer la vérité juste pour me faire bien voir des derniers lecteurs qui me restent à cette heure.
Disons donc qu’au point où j’en suis, je n’ai plus grand-chose à perdre à vous épargner cette épreuve.
J’ai peur des bébés.
Bien sûr, j’entends déjà vos rires moqueurs, vos sifflets, vos huées et je vois tous vos doigts qui se dressent, accusateurs et bouleversés, et vos regards qui me méprisent, vos crachats qui me noient de honte. Vous me criez dans les tympans, salaud, sans coeur, espèce de connard insensible, il n’y a rien au monde de plus mignon, rien de plus tendre, rien de plus inoffensif et fragile qu’un bébé ! Et moi, brisé sous le poids de vos brimades, j’ose encore relever la tête et hurler par delà vos cris sous le jet des pierres dont vous me lapidez le visage : Oui les bébés sont des monstres, étranges et impitoyables, sans crainte et sans pitié ! Des choses bizarres remplis de morgue qui me scrutent de leurs petites orbites avec cette arrogance malsaine, cette espèce de sixième sens, cette faculté à me percer à jour, à traverser mon crâne, sans rien dire, comme pour tester mon existence. Et lorsqu’ils me fixent comme ça, sans sourciller d’un poil, ni trembler d’un cheveu, quand ils m’observent sur leurs chaises ou dans les bras de leurs parents, c’est comme si je me retrouvais tout nu et en direct sur toutes les chaînes de télé du monde, que l’univers entier pouvait pénétrer à l’intérieur de moi, pour disséquer mes pires secrets. Un bébé sait tout, tous mes souvenirs, toutes mes faiblesses, tous mes défauts lui sautent aux yeux, et c’est comme un miroir pour l’âme, qui me déforme et me renvoie en plein dans le coeur mes doutes et toutes ces peurs d’enfants, tous ces cauchemars que j’avais refoulé, toutes ces horreurs que je cachais, il les repère immédiatement, grâce à son radar de pureté, et j’aperçois ma cruauté, ma vieillesse, mes mesquineries, mes mensonges, mes manipulations bref, tout ce que je voulais cacher, aux autres et à moi-même, tout ce que j’avais appris à feindre avec des postures et des mots, mon armure sociale, le bébé l’explose direct, d’un coup d’œil, et je pars en lambeaux.
C’est l’instant le plus pénible de mon existence, le défi le plus insupportable, que d’être pendu à ses yeux, en sursis, en attente de son jugement dernier, car il me fixe, en équilibre, et dans ma tête je le supplie, non, s’il te plaît, ne pleure pas maintenant, ne pleure pas à cause de moi, je ne suis pas si mauvais au fond, juste un adulte qui fait ce qu’il peut pour se donner l’air de comprendre, un type paumé entre deux âges et qui au fond ne rêve que de s’oublier. J’attends, pendu aux yeux de cette vie qui me connaît mieux que personne et, croyez le ou non, chaque fois, malgré mes suppliques intérieures, malgré mes sourires crispés, mes regards implorants, et même parfois les grimaces débiles que je tente pour le dérider, j’aperçois sa petite mâchoire qui commence d’abord par trembler, puis sa bouche se tord à l’envers comme de la pâte à modeler et elle convulse, la langue tordue et je sais ce qui va suivre, le cri de la mort, le hurlement et la cascade de grosses larmes qui va secouer tout son petit corps, pour me punir d’avoir grandi. Le bébé n’a aucune pitié et c’est toujours la même scène qui se répète et après ça ne rate jamais, tous les regards se tournent vers moi, les parents, les amis, les invités, et tous me dévisagent avec le même air méprisant, ou encore pire, compatissant. Qu’est-ce que t’as fait ? Qu’est-ce que t’as dit ? Et moi, je réponds rien, je vous jure, c’est lui qui a commencé, j’essaie de prouver mon innocence, mais contre un bébé de six mois, bien sûr que c’est perdu d’avance. Pour eux, tout est ma faute et d’un seul coup je ne suis plus moi, mais juste quelqu’un qu’on ne comprend pas, quelqu’un qu’on préfère éviter, le lépreux, le pestiféré : un type qui fait peur aux enfants. Et je m’en vais la tête basse, par la petite porte des damnés, avec tatoué sur le front l’empreinte indélébile de ma honte, ma peur paniquée des bébés…
Issy les Moulineaux, 28 novembre-1er décembre 2008
Enfant, pareils à l’imagination, ces sursauts souvent nous débordent, et il ne faut pas grand-chose pour que nos estomacs paniquent, une lumière éteinte, un escalier qui grince, une image captée de loin, dans une télévision ou par les vitres d’une voiture, vision qui peut nous sembler sur l’instant fugitive ou inoffensive mais qui plus tard et sans raison, revient nous hanter dans le noir, fantôme gazeux et obsédant que nous ne pouvons pas maîtriser et qui s’incruste dans une boucle de cauchemar éveillé, terrible.
Avec le temps, oui, tout s’en va, enfin disons que ça se calme, et l’on apprend à moins rêver, à renforcer notre raison, et peu à peu, de loin en loin, nous remportons ces combats qui nous semblaient perdus d’avance, les monstres disparaissent des coffres, les vampires restent dans l’écran, et les ténèbres aussi se vident de leurs sorcières et de leurs cris. Les diables retournent dans leur boîte, loin au fond de nos petites têtes blondes, et se blottissent avec nos peurs, en attendant une meilleure heure. Ce n’est pas vraiment que nous devenons insensibles, ni que nous ne craignons plus rien mais nos terreurs changent de visage, elles se font plus habituelles, plus banales, et s’appuient sur d’autres béquilles, quotidiennes et moins oniriques. Nous craignons pour nos emplois, pour nos histoires d’amour, pour notre avenir ou pour la planète, des peurs bien plus normalisées, presque domptées, et que l’on entretient avec une certaine lassitude pour lutter contre l’habitude.
C’est notre condition d’adulte que de savoir faire taire les loups qui hurlent au seuil de notre enfance, et même si parfois, nous tremblons encore dans le noir, nous avons oublié pourquoi et ne le répétons à personne. Ensemble, après avoir grandi, nous taisons nos enfers secrets, enterrons nos frissons d’horreur, nos peurs gamines et solitaires, pour nous retrouver en société, à débattre sur des sujets graves pour l’avenir de l’humanité.
La dernière peur vraiment personnelle que l’on s’autorise à partager porte un nom presque trop commun : La phobie. Tout le monde ou presque en possède une ce qui est vraiment bien pratique pour ne pas frissonner tout seul, tout en restant original. La phobie, c’est comme les briquets : une seule fonction originelle mais une infinité de modèles. Araignées, souris, vers de terre, avions, eau, vide, foule, pièce fermée, on aurait plus vite fait de compter nos neurones avec les doigts que de vouloir clore cette liste.
Loin de moi l’idée de ridiculiser la phobie en tant que source légitime de peur socialisable, car j’avoue qu’elle remplit son rôle : nous pouvons nous y abriter, comme dans la maison en brique du dernier des petits cochons, pour condenser toutes nos terreurs muettes dans une seule angoisse exprimable.
C’est vrai, personne ne vous regardera de haut si vous osez dire que vous avez le vertige. Si vous flippez des mouches personne ne la prendra et personne, ou presque, ne vous jugera fondamentalement raciste si vous avouez l’air désolé votre peur bleue du noir. La phobie reste donc, dans la limite du raisonnable, une appréhension acceptable.
En ce qui me concerne, et malgré le ton léger et légèrement cynique des quelques lignes précédentes - qui j’en conviens pourrait me donner l’air de ne pas savoir de quoi je parle et de traiter par dessus la jambe un sujet on ne peut plus sérieux - je ne suis pas mieux loti qu’un autre à ce propos. J’ai, moi aussi, une phobie incontrôlable qui m’handicape au quotidien et dont j’aimerais pouvoir me soulager sous vos yeux, si vous avez encore assez de patience pour m’accorder votre indulgence.
Car il se trouve que cette peur n’est pas vraiment à mon honneur, et que je risque fort non seulement de vous décevoir mais aussi de provoquer chez vous une réaction instinctive de rejet voire même, et j’en suis désolé d’avance, de dégoût incompréhensible.
J’aurais, croyez le bien, grandement préféré vous avouer une terreur plus formatée et sans doute plus au goût du jour, mais je ne peux pas me résoudre à déformer la vérité juste pour me faire bien voir des derniers lecteurs qui me restent à cette heure.
Disons donc qu’au point où j’en suis, je n’ai plus grand-chose à perdre à vous épargner cette épreuve.
J’ai peur des bébés.
Bien sûr, j’entends déjà vos rires moqueurs, vos sifflets, vos huées et je vois tous vos doigts qui se dressent, accusateurs et bouleversés, et vos regards qui me méprisent, vos crachats qui me noient de honte. Vous me criez dans les tympans, salaud, sans coeur, espèce de connard insensible, il n’y a rien au monde de plus mignon, rien de plus tendre, rien de plus inoffensif et fragile qu’un bébé ! Et moi, brisé sous le poids de vos brimades, j’ose encore relever la tête et hurler par delà vos cris sous le jet des pierres dont vous me lapidez le visage : Oui les bébés sont des monstres, étranges et impitoyables, sans crainte et sans pitié ! Des choses bizarres remplis de morgue qui me scrutent de leurs petites orbites avec cette arrogance malsaine, cette espèce de sixième sens, cette faculté à me percer à jour, à traverser mon crâne, sans rien dire, comme pour tester mon existence. Et lorsqu’ils me fixent comme ça, sans sourciller d’un poil, ni trembler d’un cheveu, quand ils m’observent sur leurs chaises ou dans les bras de leurs parents, c’est comme si je me retrouvais tout nu et en direct sur toutes les chaînes de télé du monde, que l’univers entier pouvait pénétrer à l’intérieur de moi, pour disséquer mes pires secrets. Un bébé sait tout, tous mes souvenirs, toutes mes faiblesses, tous mes défauts lui sautent aux yeux, et c’est comme un miroir pour l’âme, qui me déforme et me renvoie en plein dans le coeur mes doutes et toutes ces peurs d’enfants, tous ces cauchemars que j’avais refoulé, toutes ces horreurs que je cachais, il les repère immédiatement, grâce à son radar de pureté, et j’aperçois ma cruauté, ma vieillesse, mes mesquineries, mes mensonges, mes manipulations bref, tout ce que je voulais cacher, aux autres et à moi-même, tout ce que j’avais appris à feindre avec des postures et des mots, mon armure sociale, le bébé l’explose direct, d’un coup d’œil, et je pars en lambeaux.
C’est l’instant le plus pénible de mon existence, le défi le plus insupportable, que d’être pendu à ses yeux, en sursis, en attente de son jugement dernier, car il me fixe, en équilibre, et dans ma tête je le supplie, non, s’il te plaît, ne pleure pas maintenant, ne pleure pas à cause de moi, je ne suis pas si mauvais au fond, juste un adulte qui fait ce qu’il peut pour se donner l’air de comprendre, un type paumé entre deux âges et qui au fond ne rêve que de s’oublier. J’attends, pendu aux yeux de cette vie qui me connaît mieux que personne et, croyez le ou non, chaque fois, malgré mes suppliques intérieures, malgré mes sourires crispés, mes regards implorants, et même parfois les grimaces débiles que je tente pour le dérider, j’aperçois sa petite mâchoire qui commence d’abord par trembler, puis sa bouche se tord à l’envers comme de la pâte à modeler et elle convulse, la langue tordue et je sais ce qui va suivre, le cri de la mort, le hurlement et la cascade de grosses larmes qui va secouer tout son petit corps, pour me punir d’avoir grandi. Le bébé n’a aucune pitié et c’est toujours la même scène qui se répète et après ça ne rate jamais, tous les regards se tournent vers moi, les parents, les amis, les invités, et tous me dévisagent avec le même air méprisant, ou encore pire, compatissant. Qu’est-ce que t’as fait ? Qu’est-ce que t’as dit ? Et moi, je réponds rien, je vous jure, c’est lui qui a commencé, j’essaie de prouver mon innocence, mais contre un bébé de six mois, bien sûr que c’est perdu d’avance. Pour eux, tout est ma faute et d’un seul coup je ne suis plus moi, mais juste quelqu’un qu’on ne comprend pas, quelqu’un qu’on préfère éviter, le lépreux, le pestiféré : un type qui fait peur aux enfants. Et je m’en vais la tête basse, par la petite porte des damnés, avec tatoué sur le front l’empreinte indélébile de ma honte, ma peur paniquée des bébés…
Issy les Moulineaux, 28 novembre-1er décembre 2008
Les chose se passent
Les choses se passent un peu comme ça, sans qu’on y pense, sans qu’on en soit vraiment acteurs, à peine certaines nous effleurent et des avions saturent le ciel, des trains à vapeurs nous emportent alors même que nous restons assis, couchés ou debout sous les branches d’un cerisier en fleurs fanées, ou dans les jambes d’un saule pleureur, à ne rien faire que respirer l’air qui déplace les abeilles.
Les choses se passent quoiqu’on en dise, et la plupart même nous ignorent, à l’autre bout de l’univers, dans d’autres corps elles se blottissent, pour d’autres regards elles paradent, des fées dans des robes en dentelles, des cils courbés sous des ombrelles, des tubes en couleurs qui clignotent et des avions saturent le ciel sauf qu’ils ont la tête à l’envers et encore des trains électriques qui loin de nos mains les entrainent alors même que nous rions, assis, debout, ou allongés sur des dunes ou dans des cratères, à ne rien vouloir d’autre que vivre plusieurs années en une journée.
Les choses commencent parfois comme ça, on avale une cuillère de temps, chaque matin à la vieille aurore, quand les chiffres nous délivrent d’un pays lointain sans horloge, où les choses existent autrement, avec des explosions de dents, des attentes ininterrompues au milieu de champs de betteraves et des avions qui rayent le sol, creusent des tunnels en enfer, les voyageurs embrassent des anges et les trains planent au dessus des mouettes, ils n’emportent plus rien ni personne que la face cachée de nos songes.
Les choses commencent partout pourtant, entre des cuisses, entre des mains, on glisse des ténèbres au grand jour, de l’eau tiède à l’air saturé où s’éloignent sans cesse des avions invisibles à notre conscience et pareils à ces passagers nous embarquons pour un voyage que nous ne pouvons pas penser, des besoins qu’on ne sait pas combler, des désirs fous qui nous façonnent, des baisers qu’on apprend à rendre, des espoirs à multiplier et des mots qu’on répète en vain, des phrases qu’on invente et qui réciproquement deviennent, avant même d’être prononcées, notre unique raison d’être un monde.
Les choses recommencent comme ça, partout tout le temps au même instant les mêmes histoires naissent et meurent, d’autres destins dont on ne sait rien et qui s’éteindront avec nous, sans même nous laisser une trace, ni aucun sens à emporter, où s’en vont-elles ces choses qui passent derrière les fenêtres allumées, à l’intérieur des portes blindées, sous la mer ou au cœur des pages, à l’intérieur des inconnus, nous cherchons à les contempler mais leur présence est un mystère, leur destination un silence, et nous restons les pieds sur terre, dans l’ombre effacée d’une lune, seuls et pourtant innombrables, les yeux dans les cieux, nous ne voyons rien que des étoiles et des avions qui rayent le ciel, toujours curieux et ignorants des vies qui jamais ne s’envolent.
Les choses trépassent aussi comme ça à la fin d’un livre d’images, l’écran d’ordinateur s’étouffe et avec lui le ronflement d’un gros ventilateur. Silence. On sait qu’ailleurs des ambulances emportent des corps en sursis, que des derniers soupirs s’exhalent, que des chiens se font écraser, les ampoules grillent, les papillons aussi, des cheveux tombent dans les baignoires, des lettres d’amour se consument avant d’avoir été tracées, et les avions encore s’effondrent, piquent du nez dans nos mémoires, pendant que sur un quai de brume nous regardons partir les trains et qu’autre part, plus loin ou non, un enfant vient cueillir des choses…
Issy les Moulineaux, 18 novembre 2008
Les choses se passent quoiqu’on en dise, et la plupart même nous ignorent, à l’autre bout de l’univers, dans d’autres corps elles se blottissent, pour d’autres regards elles paradent, des fées dans des robes en dentelles, des cils courbés sous des ombrelles, des tubes en couleurs qui clignotent et des avions saturent le ciel sauf qu’ils ont la tête à l’envers et encore des trains électriques qui loin de nos mains les entrainent alors même que nous rions, assis, debout, ou allongés sur des dunes ou dans des cratères, à ne rien vouloir d’autre que vivre plusieurs années en une journée.
Les choses commencent parfois comme ça, on avale une cuillère de temps, chaque matin à la vieille aurore, quand les chiffres nous délivrent d’un pays lointain sans horloge, où les choses existent autrement, avec des explosions de dents, des attentes ininterrompues au milieu de champs de betteraves et des avions qui rayent le sol, creusent des tunnels en enfer, les voyageurs embrassent des anges et les trains planent au dessus des mouettes, ils n’emportent plus rien ni personne que la face cachée de nos songes.
Les choses commencent partout pourtant, entre des cuisses, entre des mains, on glisse des ténèbres au grand jour, de l’eau tiède à l’air saturé où s’éloignent sans cesse des avions invisibles à notre conscience et pareils à ces passagers nous embarquons pour un voyage que nous ne pouvons pas penser, des besoins qu’on ne sait pas combler, des désirs fous qui nous façonnent, des baisers qu’on apprend à rendre, des espoirs à multiplier et des mots qu’on répète en vain, des phrases qu’on invente et qui réciproquement deviennent, avant même d’être prononcées, notre unique raison d’être un monde.
Les choses recommencent comme ça, partout tout le temps au même instant les mêmes histoires naissent et meurent, d’autres destins dont on ne sait rien et qui s’éteindront avec nous, sans même nous laisser une trace, ni aucun sens à emporter, où s’en vont-elles ces choses qui passent derrière les fenêtres allumées, à l’intérieur des portes blindées, sous la mer ou au cœur des pages, à l’intérieur des inconnus, nous cherchons à les contempler mais leur présence est un mystère, leur destination un silence, et nous restons les pieds sur terre, dans l’ombre effacée d’une lune, seuls et pourtant innombrables, les yeux dans les cieux, nous ne voyons rien que des étoiles et des avions qui rayent le ciel, toujours curieux et ignorants des vies qui jamais ne s’envolent.
Les choses trépassent aussi comme ça à la fin d’un livre d’images, l’écran d’ordinateur s’étouffe et avec lui le ronflement d’un gros ventilateur. Silence. On sait qu’ailleurs des ambulances emportent des corps en sursis, que des derniers soupirs s’exhalent, que des chiens se font écraser, les ampoules grillent, les papillons aussi, des cheveux tombent dans les baignoires, des lettres d’amour se consument avant d’avoir été tracées, et les avions encore s’effondrent, piquent du nez dans nos mémoires, pendant que sur un quai de brume nous regardons partir les trains et qu’autre part, plus loin ou non, un enfant vient cueillir des choses…
Issy les Moulineaux, 18 novembre 2008
Eloge Funambulèbre
J’ai des mots en suspens, qui dansent avec le vide. Au rebord de mes lèvres, comme des fildeféristes, ils vacillent, hésitants, au dessus d’un abîme. Mes phrases ont le vertige, elles s’accrochent comme elles peuvent, de leurs dix doigts brisés, elles pleurent à bout de force et supplient mon silence de ne pas les lâcher. Moi, je suis debout, quelque part dans l’automne, sur un trottoir quelconque, c’est une rue qui me porte et j’entends sans entendre des moteurs qui explosent, le roulis des poussettes où des bébés pleurnichent, une radio qui grésille entre deux stations et dans les trous du vent le claquement de deux talons qui s’éloignent, peut-être vers cette bouche de métro édentée.
Le téléphone en main, tout juste raccroché, je m’arrête immobile à cet endroit du temps, le regard clouté à la pointe de mes pompes et je fixe de haut ces images qui s’agrippent, qui battent des pieds et tanguent comme saisies de vertige. Englué, j’ai toutes ces choses à dire qui ne veulent pas voler, ces lettres qui oscillent, frétillent de leurs ailes coupées, frénétiques, apeurées, elle refusent de lâcher prise et pourtant, je le sais, elles rêvent de décoller, pour se répandre en larmes.
Te rendre hommage une première fois une fois passée ta dernière heure.
Derrière mes yeux ça bouge encore, un cinéma diffuse ta mémoire en couleur, des instants minuscules, sensations microscopiques où survit encore ton visage tel qu’il n’existe plus. Je te regarde de l’intérieur et me replie et je me sens soudain comme ces mots qui s’accrochent, solitaires sur une corde tendue entre deux tours.
Je bloque à cette frontière, ce barrage filtrant qui se dresse, impénétrable, entre mes pensées et ma voix, et les phrases qui en moi se libèrent, si légères et si graves, qui s’alignent en colliers dans une logorrhée pure, nette et incontrôlée, ces images qui remplissent le silence que tu laisses pour inonder l’espace de cris et de refus, s’aplatissent, ridicules et se recroquevillent, impuissantes, avortées à l’instant d’exister, et au bord de mes dents, il n’en reste plus rien, que des traces sans ombre et des banalités.
Un pigeon passe qui picore les restes d’un croissant. Je range mon téléphone, et mes pieds inconscients recommencent à marcher, partis de rien pour n’arriver nulle part.
Issy les Moulineaux, 15 novembre 2008
Le téléphone en main, tout juste raccroché, je m’arrête immobile à cet endroit du temps, le regard clouté à la pointe de mes pompes et je fixe de haut ces images qui s’agrippent, qui battent des pieds et tanguent comme saisies de vertige. Englué, j’ai toutes ces choses à dire qui ne veulent pas voler, ces lettres qui oscillent, frétillent de leurs ailes coupées, frénétiques, apeurées, elle refusent de lâcher prise et pourtant, je le sais, elles rêvent de décoller, pour se répandre en larmes.
Te rendre hommage une première fois une fois passée ta dernière heure.
Derrière mes yeux ça bouge encore, un cinéma diffuse ta mémoire en couleur, des instants minuscules, sensations microscopiques où survit encore ton visage tel qu’il n’existe plus. Je te regarde de l’intérieur et me replie et je me sens soudain comme ces mots qui s’accrochent, solitaires sur une corde tendue entre deux tours.
Je bloque à cette frontière, ce barrage filtrant qui se dresse, impénétrable, entre mes pensées et ma voix, et les phrases qui en moi se libèrent, si légères et si graves, qui s’alignent en colliers dans une logorrhée pure, nette et incontrôlée, ces images qui remplissent le silence que tu laisses pour inonder l’espace de cris et de refus, s’aplatissent, ridicules et se recroquevillent, impuissantes, avortées à l’instant d’exister, et au bord de mes dents, il n’en reste plus rien, que des traces sans ombre et des banalités.
Un pigeon passe qui picore les restes d’un croissant. Je range mon téléphone, et mes pieds inconscients recommencent à marcher, partis de rien pour n’arriver nulle part.
Issy les Moulineaux, 15 novembre 2008
Inscription à :
Messages (Atom)